Le minimalisme est une chose. La réserve en est une autre. Même si celle-ci n’empêche pas celui-là. Même si ce dernier suppose la précédente. On peut en appeler à la pudeur, et souhaiter épurer son jeu sans pour autant faire vœu de pauvreté. Cette attitude aura justement été celle de Jimmy Cobb, bien qu’il eût la capacité, le disque en témoigne, de faire écho lorsqu’il le souhaitait à Philly Joe Jones, son prédécesseur au côté de Miles. Plus récemment, Victor Lewis a montré les mêmes dispositions ; elles pouvaient étonner de la part d’un batteur qui d’évidence avait écouté Tony Williams et Elvin Jones, dont la retenue ne fut pas la vertu majeure.
Dans son autobiographie, Miles Davis ne tarit pas d’éloges sur le jeu de Philly Joe Jones et surtout sur le génie de Tony Williams dont on a l’impression très nette (et ce n’est pas le cas lorsqu’il parle de John Coltrane ou de Bill Evans) qu’il le situe plus haut que le sien propre. En revanche, il ne s’étend pas sur le cas de Wilbur James « Jimmy » Cobb, né à Washington en 1929. Au vrai, le trompettiste limite son éloge à ce qui peut passer à première vue pour un simple commentaire, de surcroît assez distant : « Jimmy était un bon batteur, qui apportait quelque chose de personnel au son du groupe. » Il se trouve pourtant que cette phrase, sans avoir l’air d’y toucher, marque avec précision la place de Cobb dans la hiérarchie des batteurs post-bop. Et qu’elle e fait en outre avec une parfaite équité (quand bien même il est avéré que l’équité fut le cadet des soucis de Miles).
« Philly allait me manquer, lit-on un peu plus loin dans les mémoires de celui-ci), mais je savais aussi que j’allais aimer Jimmy. » Jimmy n’était pas l’égal de Philly Joe Jones, mais il était digne de l’estime et de l’affection du trompettiste. Lequel ne les accordait pas facilement à ses percussionnistes. Non par caprice, mais pour l’excellente raison qu’il attendait d’eux plus que de n’importe lequel de ses partenaires. S’il jouait avec les saxophonistes, les pianistes, les guitaristes, les contrebassistes, il jouait — peut-être davantage qu’aucun autre improvisateur de même stature — par ses batteurs, faisant d’eux, pour prendre une métaphore simple et claire, le moteur de sa mécanique créatrice ou, à tout le moins, le carburant nécessaire au bon fonctionnement de ce moteur.

À son insu peut-être, c’est le portrait du batteur idéal que trace Miles en donnant l’impression de n’accorder à Jimmy Cobb qu’une pincée de compliments, et d’une main presque distraite. Apporter quelque chose de personnel au son d’un orchestre — ce qu’il faut distinguer d’apporter à un orchestre sa sonorité personnelle — c’est un talent des plus rares. Et qui, soit dit en passant, l’est devenu de plus en plus à mesure qu’on s’éloignait de l’âge classique, comme si la leçon de Jo Jones devenait de plus en plus difficile à retenir et surtout à mettre en pratique. Apporter quelque chose de personnel au son d’un orchestre est aussi une aptitude précieuse, sans laquelle les musiciens — à défaut du public et de la critique quelquefois — n’auraient pas accordé un si grand prix à la contribution d’artistes tels que ceux qu’on a déjà cités (Tough, Kay, Kahn, Best, Fournier), mais aussi de Mel Lewis qui excella dans l’exercice Le seul membre de cette élite jusqu’ici dont les mérites aient été pleinement reconnus fut Kenny Clarke, sûrement en raison du rôle révolutionnaire qu’il joua et qui est sans rapport avec ce dont on parle. Toute une partie du travail de Jimmy reste souterraine. Sans doute est-ce pourquoi il conforte comme peu de ses confrères les fondations des oeuvres dans lesquelles il s’implique.
Que suggère encore Miles à propos de Jimmy ? Que son nouvel interlocuteur présentait l’avantage de réagir à ce que faisaient ses camarades au sein de la section rythmique et, par conséquent, de les faire réagir à ses propres suggestions. Dans ce contexte, n’est-ce pas le strict minimum ? On veut bien en convenir. La conduite harmonieuse de tels échanges, au sein d’un même morceau, d’une pièce à l’autre d’un même disque, d’une séance d’enregistrement à la suivante, n’en demeure pas moins un idéal, exceptionnellement atteint. Alors même qu’on capte des interprétations de jazz depuis 1917, les sections rythmiques qui s’en sont approchées se comptent sur les doigts de la main. Il y a celle du big band historique de Count Basie avec Freddie Greene, Walter Page et Jo Jones. Il y a le Modern Jazz Quartet. Il y a, chez miles Davis justement, le trio Red Garland-Paul Chambers-Philly Joe, puis le trio Herbie Hancock-Ron Carter-Tony Williams. Il y a bien sûr le trio d’Ahmad Jamal avec Israel Crosby et Fournier. Si ces formations frôlent au plus près la perfection en ce domaine, on peut avancer sans crainte que l’association du tandem Cobb-Chambers, soit avec Bill Evans, soit avec Wynton auprès du même leader et en bien d’autres circonstances n’est pas loin de coller au peloton de tête.
Jimmy Cobb n’est pas devenu, comme les deux Jones (trois, avec Elvin!) un modèle indépassable. Il reste néanmoins un exemple pour la plupart de ses confrères. Sans la subtile interaction qu’on vient d’évoquer, la pulsation se trouve en grand danger. Et elle l’est dans ses deux dimensions, contradictoires et pourtant solidaires : la continuité et la variété. La première assure la régularité comme la mobilité du tempo. La seconde, par exemple dans le jeu de cymbale ride d’un Connie Kay ou d’un Kenny Clarke, se révèle si subtile que la notation musicale doit renoncer à la transcrire. Sans elle, pourtant, le discours cesserait d’être un récit. Il s’épargnerait de raconter une histoire et, de ce fait, courrait le risque d’épuiser l’intérêt de l’auditoire en même temps que l’énergie du soliste.
Tenir un tempo sur une cymbale offre au batteur l’occasion de tenir une section rythmique, un orchestre, un auditoire en haleine. Et de prodiguer, en conséquence, l’ultime suture entre les divers éléments qui contribuent à l’homogénéité d’une oeuvre de jazz, tout en soulignant l’hétérogénéité de chacun d’eux. Bref, de détenir la clé du swing — sa clé de voûte en l’occurrence. Cobb aura été, avant toute chose, un swingman redoutable. Il fallait être grand pour se mesurer à lui ; si grand fussiez-vous, il se montrait de taille à vous donner plus d’envergure encore. C’est ce que Miles Davis, grand découvreur de talents devant l’Éternel, avait pressenti en l’auditionnant.
Alain Gerber
