Liens pour réécouter l’émission : https://www.radio-libertaire.org/podcast/z_commun/emission_aff.php?id_e=100&id_c=33&bout=tableau https://www.radio-libertaire.org/podcast/z_commun/emission_aff.php?id_e=42&id_c=34&bout=tableau
Les Bases de l’harmonisation est un projet qui me trotte dans la tête depuis un moment, largement encouragé par mes élèves qui me demandent régulièrement de regrouper l’ensemble des exercices qu’ils ont travaillés sous ma supervision et qu’ils aimeraient posséder aux fins de révision sous forme d’ouvrage. J’en ai commencé la rédaction en 2017 (nous sommes en 2022 au moment où je rédige ces lignes). On s’étonnera de cette lenteur (sachant que j’ai écrit certains de mes romans en quelques mois à peine !), mais produire un texte d’une nature aussi technique et ambitieuse nécessite du temps, de la patience, des tâtonnements, et une constante remise en cause éditoriale.
Au fil des pages, j’ai du reste progressivement resserré le contenu du livre (qui à ce jour est presque achevé) dans l’unique but de le rendre plus digeste et plus efficace.
En attendant une parution traditionnelle, je me suis dit qu’il serait intéressant de partager une partie du texte sur le site, sous forme d’articles de blog. Ce procédé me semble proposer plusieurs avantages : il offre des informations de qualité aux musiciens ayant envie de progresser et de découvrir une nouvelle approche harmonique ; il prolonge l’esprit de l’Internet originel (que les musiciens de ma génération ont connu) basé sur le partage et la gratuité (même si la gratuité totale est évidemment un leurre).
Mais le principal intérêt que je vise est ailleurs.
Bêta-testeurs/bêta-lecteurs
J’ai été très étonné d’apprendre que les éditeurs de jeux vidéo ne sortaient plus leurs produits, surtout les plus populaires et les plus vendeurs, en une seule fois. Au contraire, ils publient progressivement un contenu sélectif dont ils font profiter en priorité des joueurs ayant accepté d’être des cobayes, des « bêta-testeurs ». Cette façon de procéder, apparemment contre-productive (le contraire, par exemple, d’un blockbuster cinématographique disponible sur tous les écrans du monde simultanément), est en fait très intelligente. En effet, un jeu — en particulier s’il est très riche et propose de nombreux tableaux/mondes — sera nécessairement truffé de bugs en tous genres. C’est un impondérable : les éditeurs auront beau essayer de passer leur logiciel et leurs lignes de codes au crible, il restera toujours des erreurs cachées… et c’est là précisément que les bêta-joueurs entrent en scène. En explorant le jeu de fond en comble, en suggérant des modifications et en acceptant de faire remonter les problèmes rencontrés au cours de leurs parties, ces crash-testeurs améliorent la qualité finale du produit, alors qu’il n’est pas encore achevé ni pleinement commercialisé.
En y réfléchissant bien, j’ai trouvé cette idée brillante, et j’ai pensé qu’une méthode d’harmonie écrite en partie sous cette forme gagnerait à tous les niveaux. Elle permettrait de décoquiller le texte et les figures musicales au maximum (les fautes étant, tous les auteurs le savent, malheureusement inévitables), mais surtout d’éclaircir certains passages et de rendre l’ensemble le plus intelligible possible.
J’invite donc tous mes collègues, tous les musiciens, tous les curieux à s’approprier la bêta-publication des Bases de l’harmonisation. Leurs remarques et commentaires bienveillants sont les bienvenus. Les lecteurs les plus assidus et les plus pertinents se verront associer au processus final d’impression et apparaîtront dans la section « remerciements » de l’édition papier.
On faisait plus haut allusion à ces batteurs qui, à l’instar de Dave Tough dès les années 30, se sont appliqués à jouer « de l’intérieur » d’une formation, se plaçant en quelque sorte sous leurs partenaires afin de les porter au sommet d’eux-mêmes (je recycle ici l’image avec laquelle Stan Getz illustrait l’approche de Tiny Kahn). Ils forment une élite paradoxale, où ne se rencontrent guère que des sous-estimés et, lus nombreux encore, de ces personnages auxquels le gros des amateurs accorde en théorie son respect sans les honorer de son affection dans la réalité. On pense en particulier, mais pas seulement, à O’Neil Spencer, membre du sextette de John Kirby. À Vernell Fournier lorsqu’il était membre du trio d’Ahmad Jamal. À Connie Kay : il radicalisa l’approche de Kenny Clarke au sein du Modern Jazz Quartet. À J.C. Heard, l’un des passeurs entre jazz classique et be-bop. À Dave Bailey, fidèle compagnon de Gerry Mulligan des années durant. Chacun dans son coin, tous avaient redécouvert un principe intemporel : en musique, parfois, qui veut le moins peut le plus. Associer minimalisme et batterie, il fallait y penser. Surtout, il fallait avoir le culot de le faire. La culot mais aussi le courage, compte-tenu du peu d’attrait que manifeste le public pour ce genre d’insubordination.
Tout exubérant qu’il fût (c’est le moindre mot), Art Blakey ne se privait ni de sobriété ni même de retenue. Sans quoi il n’aurait pas été capable, en plein triomphe des Jazz Messengers, de s’en tenir à la figure classique du rythme shuffle tout au long d’un microsillon d’une quarantaine de minutes. Sans quoi d’un bout à l’autre de sa carrière, il n’aurait pas ressassé sans montrer la moindre gêne un échantillon de formules dont, au surplus, il n’était pas toujours l’inventeur. Dans ce contexte, on ne verra rien de surprenant à ce qu’il ait un jour glorifié un confrère dont, en apparence, l’attitude pouvait sembler se situer aux antipodes de la sienne : « Si l’on possède réellement le beat, déclara-t-il au cours d’une table ronde, on peut se contenter d’une paire de balais et d’un magazine ! Dans ce domaine, l’un des meilleurs drummers que je connaisse est sans conteste Denzil Best. » Jo Jones, de son côté, avait lancé son fameux « La batterie doit être sentie et non pas perçue », axiome qui aura trouvé une illustration plus frappante encore chez Best que chez son créateur.
Denzil Best
S’il faut en croire les tenants de cette conception, l’enjeu esthétique ne se situe pas du côté de la fureur et du bruit, mais dans une certaine discrétion, dans une certaine atténuation, voire dans une certaine abstention. Il implique la maîtrise de la litote et de l’art de suggérer. Il réside dans une approche plus impressionniste qu’expressionniste, qui transforme le ci-devant bruiteur en un subtil coloriste. Des hommes sont venus, qui ont eu la tranquille audace d’affirmer qu’en matière de percussion, la virtuosité et l’exploit musculaire, si goûtés du public, sont facultatifs, tandis que la musicalité, généralement tenue pour un luxe lorsqu’un batteur la prend en charge reste obligatoire en toute circonstance. Il y a toujours eu des poètes comme Dave Tough pour s’opposer aux artificiers. Mais dans cette lutte, nul jusqu’à ce jour — sinon peut-être Connie Kay — ne s’est autant mis en danger que Denzil DeCosta, dit Denzil Best.
Aux baguettes, il se rapprochait de Kenny Clarke. Aux balais, tout en faisant preuve d’une irrécusable présence, il incarnait le minimalisme en ce que celui-ci pouvait avoir de plus intransigeant. Au point que vous pouviez ne pas remarquer l’extrême originalité de son travail et cependant, à votre insu, en ressentir les effets. Ce swing que vous constatiez sans effort chez les autres musiciens de l’orchestre, c‘était lui qui l’inspirait. De toute sa puissance contenue, de toute son éloquence tacite. Dans toute l’histoire de la percussion de jazz, le style de Denzil Best offre le plus frappant, et surtout le plus édifiant exemple d’un usage contre-intuitif des cymbales et des caisses. Peu de batteurs auront su comme lui simplifier, décanter leur jeu au bénéfice de l’intensité et de la subtilité de leur art. J’entends revenir sur le cas de Denzil lorsque j’évoquerai les batteurs engagés pour le pianiste dans Please do not distrurb: Mister Garner is playing piano right now, page ????.
Victime d’une fracture du crâne après une chute dans un escalier du métro de New York, le 24 mai 1965, Denzil a quitté ce jour-là un monde où ce qui le rendait unique était largement passé inaperçu — et les choses ne se sont pas arrangées depuis. Bill Evans rêva longtemps de jouer en sa compagnie : que je sache, cette information n’a pas fait la une de la presse.
« Un premier miracle de la musique du XXème siècle, voit le jour avec la naissance de la musique de jazz. Cette naissance va de pair avec l’apparition, un peu plus tardive, d’un deuxième miracle : celui de l’invention de la batterie, seul instrument de musique avec les ondes Martenot inventé au XXème siècle. Puis, il y eut un troisième miracle, dont on n’évoque. quasiment jamais l’existence : la conjugaison du son de la corde de la contrebasse avec celui du métal de la cymbale ride. »
(Georges Paczynski, in Et dans ce monde absurde, l’artiste…)
On aura compris bien des choses sur les extravagantes prétentions du jazz, sur son irréalisme obstiné, son déni de certaines des réalités musicales préexistantes, lorsqu’on aura accepté cette idée que la raison serait toute prête à rejeter : cette musique a œuvré pour le rapprochement, et même pour la coalescence, de deux instruments qui, d’évidence, ont peu de choses en commun.
Le premier a la noblesse des très vieux objets, des chefs-d’œuvre de l' »artisanat d’art ». Il évoque un meuble bien galbé, bien encaustiqué, luisant sourdement dans le coin d’un intérieur mordoré, comme si un feu intérieur, un feu sans flammes, se reflétait sur ses flancs. Les hommes qui l’utilisent le comparent volontiers à une femme. Cela s’appelle une contrebasse. L’accent est mis sur le registre, donc sur la voix, donc sur la parole.
Le second paraît sortir tout droit, non de l’atelier d’un facteur, mais d’une manufacture mécanisée, où l’on n’ignore pas les technologies de pointe. C’est un produit d’usine, accumulant les formes géométriques élémentaires, (le cercle, le cercle et le cercle, en particulier), bardé de chromes, hérissé de tiges métalliques, revêtu de matières plus ou moins naturelles, plus ou moins nobles, agrémenté de leviers, de ressorts et de cabestans. Il respire la modernité, un peu le laboratoire et très fort le concours Lépine. S’il est beau, souvent, c’est comme une création arts-déco. Songeant à ces ces « trucks » américains qui rutilent au soleil et semblent sculptés dans le platine, on aurait envie d’emprunter l’expression populaire : « beau comme un camion ». À cet instrument de surcroît composite, toujours pluriel, même sous sa forme la plus simple, on attribue dans notre langue le nom de batterie. Lequel évoque fâcheusement une collection d’ustensiles de cuisine, quand ce ne sont pas les bouches à mitraille des massacres méthodiques. En utilisant ce mot, quoi qu’il en soit, on déplace l’accent sur l’action, sur le geste.
Joindre le geste à la parole, c’est tout le problème que tente de résoudre, au sein des sections rythmiques, ce couple tantôt idyllique, tantôt orageux, tour à tour maudit et touché par la grâce, que forment le contrebassiste, héritier présomptif d’une digne et noble tradition, et le batteur, représentant quant à lui, tout à la fois d’un futurisme qu’aujourd’hui encore beaucoup de mélomanes ne peuvent s’empêcher de trouver suspect, et d’une primitivité (la percussion fut, littéralement, la musique primale) avec laquelle bien des beaux esprits préféreraient que l’art prît ses distances.
Il y a la civilisation : c’est la contrebasse — et il y a la barbarie : c’est la batterie. Il y a le discours, et il y a les coups. On soupçonne que leur incompatibilité naturelle aura rapproché les deux outils. Étrangers l’un à l’autre, en contradiction flagrante l’un avec l’autre, ils n’avaient rien à gagner à s’ignorer : d’entrée de jeu, le mal était fait. En revanche, pour peu qu’ils parvinssent quand même à s’entendre, peut-être se montreraient-ils capables d’engendrer des choses que l’on espérait pas d’eux, des choses que l’on n’avait jamais entendues auparavant. Pour s’entendre, encore leur restait-il à s’écouter. Puis à aller au-devant l’un de l’autre. À devenir enfin interchangeables en quelque façon. Une telle perspective — réconcilier en somme les cours européennes et la brousse africaine — donnait le vertige. Pourtant le pari fut gagné. Et même assez vite.
Kenny Clarke performs at the Montreux Jazz Festival in 1968. He spent the second half of his career in Europe.
Dès les années 30, en assista à l’émergence de tandems contrebasse-batterie qui étaient « autre chose et plus » plus que de simples juxtapositions, voire « autre chose et plus » que des partenariats de circonstance. À la fin de la même décennie, une sorte de parité s’était établie entre la contrebasse et la grosse caisse — un dispositif qui, soit dit en passant, rendra possible le jeu de Kenny Clarke et, par suite, toute la conception moderne du rôle des tambours et des cymbales au sein d’une formation. Le contrebassiste d’aujourd’hui, s’il est invité à rivaliser avec les guitaristes ou les saxophonistes, n’en est pas moins tenu de rester, au moins dans sa tête, un batteur infaillible. Simultanément, des percussionnistes comme Peter Erskine expliquent qu’un bon tempo sur la grande cymbale s’obtient en s’efforçant d’obtenir sur cet instrument quelque chose qui ressemble au chant de la walkin’ bass.
Le pari avait été gagné. Pour autant l’affaire n’était pas close. À ce jeu-là, il faut toujours et encore « se refaire ». Et d’abord se refaire une innocence. Toujours et encore repartir en quête d’un idéal qu’il est concevable d’atteindre, mais où il ne sera pas possible de s’installer. Pour quelle raison ? Parce que l’installation, avec ce qu’elle suppose de sédentarisation, sinon d’encroûtement, est précisément ce que cet idéal se propose d’abolir. Ainsi récuse-t-il doum-doum-doum-doum et da-cha-ba-da-cha-ba-da, mais non sans duplicité car il vise de cette manière à mieux les conquérir, avec l’espoir de finalement les magnifier.
À commencer par Kenny Clarke (mais Dave Tough avait défendu le même point de vue avant lui), bien des géants de l’instrument tiennent en piètre estime les solos de batterie. Au point de les escamoter lorsqu’il leur faut en passer par là, pressés de le faire par celui qui les dirige ou par l’insistance du public. En la matière, Kenny a toujours été adepte de la réserve. On ne s’en étonnera pas : comme Connie Kay, son successeur au sein du Modern Jazz Quartet, le ferait à son tour, il estimait que les démonstrations de tambours avaient quelque chose d’une fanfaronnade candide. L’essentiel était ailleurs et justifiait à ses yeux des ambitions moins puériles. « La batterie, déclarait-il sans détour, est l’âme du jazz et le moteur de son évolution. » Quatorze ans plus tard, après quatre décennies d’exercice, longtemps aux avant-postes, il reviendrait sur le sujet, confiant à Helen Oakley : « Je n’ai jamais été un soliste. J’ai toujours pensé que les solos de batterie constituaient une stupidité notoire. Et je n’ai cessé de me concentrer sur l’accompagnement. A mon idée, c’était là la chose importante. En tant que drummer, fondamentalement, ma fonction était de soutenir l’orchestre et les improvisateurs. Et si vous voulez mon avis, c’est pour cela que les musiciens m’ont tant apprécié. »
Sur une figure aussi imposante que « Klook », on pourrait dire, mon Dieu, bien des choses en somme… Si ce n’est qu’on se verrait contraint à n’articuler que des semi-vérités, donc des semis-mensonges. En l’occurrence des propos qui, voudraient-ils passer pour définitifs, n’en auraient pas moins la saveur de l’éphémère et suggéreraient sans tragédie leur propre contradiction. L’accompagnement fut donc l’unique vocation que revendiquait notre homme. Et le fait est qu’il enregistra — à regret s’il faut l’en croire — son premier vrai solo de batterie des années après ses débuts professionnels. Lorsqu’un musicien vise à faire preuve et de l’individualisme le plus jaloux et la compatibilité la plus grande, il y a gros à parier qu’on ne pourra rien annoncer à son sujet qui ne soit en quelque chose justifiable et en quelque chose sujet à caution. Kenny Clarke, qui n’était pas, que je sache, un familier des philosophes, vous condamne aux sophismes.
Chanter ses louanges, ce qui au reste n’est plus une extravagance depuis longtemps, c’est faire l’éloge de la sagesse tout en plaçant un fou sur un piédestal. Douce ou furieuse, depuis Buddy Bolden qui finit ses jours à l’asile d’aliénés de Jackson, la folie des jazzmen a toujours séduit les amateurs. Dans ce microcosme, elle ne fut pas loin de définir le bon ton. Les bonnets de nuit et les avaleurs de parapluie n’y étaient pas légion. Un jazzman qui n’aurait pas été un petit peu fou, à la manière de « Crazy Hamp », de Stuff Smith, de Slim Gaillard, de Cab Calloway, j’en passe, aurait donné l’image d’un cascadeur refusant d’être un petit peu casse-cou. En vérité, du côté de la 52ème Rue, on aura beaucoup réfléchi aux moyens de perdre la raison. Ce n’est pas si facile. Votre esprit s’égare : presque toujours il se présente un innocent qui le retrouve et vous le ramène dare-dare, le sourire aux lèvres. John Coltrane, à ce qu’il paraît, était en quête de sagesse orientale. Le moins qu’on puisse écrire est que sa musique n’a pas souvent mis la main dessus — en tout cas jamais pour très longtemps. Kenny Clarke, pour sa part, a frôlé des années durant, et avec délectation, la dinguerie cultivée avec diligence par John Birks Gillespie.
Quelques musiciens de considérable envergure, cependant, se sont révélés experts en l’art de ne pas perdre les pédales. À l’ébahissement des foules, ils ont fait la démonstration qu’on pouvait avoir les deux pieds sur terre sans qu’ils soient pour autant dans le même sabot. Des gens comme Clarke, justement, ou comme son vieil ami Milt Jackson, sont parvenus à nous faire croire qu’ils étaient des jusqu’au-boutistes du juste milieu : spontanéistes du raffinement ; parfaits gentlemen à l’état de nature ; révolutionnaires radicaux, quoique farouches adeptes de la non-violence. Vivant leur passion sans entraves et pourtant avec un certain détachement. La sophistication qu’on peut rencontrer dans des expressions, des émotions, des représentations primitives, ils furent parmi ceux qui ont su le mieux la mettre en évidence. Avec eux, l’art brut se désignait comme le contraire d’un art brutal (en cela, Kenny s’opposait à Blakey, Milt à Horace Silver). Ainsi inventèrent-ils, presque clandestinement, peut-être à leur insu, la dimension impressionniste de l’art nègre. D’une certaine façon, ils répliquaient aux cubistes qui, eux, avaient africanisé la peinture occidentale.
La sagesse de Kenny avait été, par exemple, de conjuguer la réserve à la démesure, lorsqu’il opérait au sein du big band de Dizzy Gillespie. Simultanément, elle fut sa manière —inimitable — de faire couver le feu sous la cendre. Pas plus qu’il ne se laissait emporter par les excès délibérés de cette machine de guerre, il ne se laissera endormir par les discours posés, polis, policés des tenants de la distanciation qui, en masse, auront plus tard recours à ses services, John Lewis au premier chef. Avec une paire de balais et une paire de syncopes judicieusement placées, Kenny Clarke pouvait faire d’un five o’clock une bamboche subreptice. Il contenait l’explosion des uns et empêchait l’extinction des autres. Il se garda d’être boute-feu chez les incendiaires et refusa une situation pourtant lucrative de porteur d’eau chez les pompiers. Sa pondération consista d’abord à ne pas prendre la folie des autres pour argent comptant. Ainsi leur offrit-il les moyens de devenir des fous plus avisés, et par conséquent plus efficaces. Son déraisonnable mais si fondateur pari : ne jamais laisser l’exigence de spontanéité et l’exigence d’élaboration prendre le pas l’une sur l’autre. Réconcilier le relâchement d’un samedi très ordinaire avec le formalisme des grands dimanches : la sérénité d’un dimanche matin avant l’office avec la fièvre du samedi soir avant l’oubli.
À part cela, l’homme reste l’un des très rares musiciens de légende qui, en définitive, auront dû leur réputation davantage aux performances qu’ils rendaient accessibles aux autres qu’à leurs propres faits d’armes. Le meilleur du meilleur de Kenny, c’est ce qu’il a joué dans la pénombre, ignoré des auditeurs les moins sensibles, au moyen d’une paire balais (qui ne se souvient de l’ébouriffant Sur l’autoroute d’« Ascenseur pour l’échafaud » ?). Parfois même se contentait-il d’une caisse claire, comme lors de cette séance dirigée par Miles Davis et qui produisit, le 3 avril 1954, des pièces aussi précieuses qu’I’ll Remember April ou Solar.
Au milieu des années 50, « Klook » appartenait à plusieurs tandems rythmiques très recherchés par les patrons de club et les producteurs de disques. Il fréquentait Ray Brown. Il se présentait avec Wendell Marshall dans les studios de la compagnie Savoy. Percy Heath était son complice au sein du Modern Jazz Quartet et à l’occasion d’une autre mémorable séance de Miles : celle qui, le 24 décembre 1954, donna notamment naissance à deux versions de The Man I Love où l’on peut qualifier de miraculeuse la cohésion entre la contrebasse et la batterie. Oscar Pettiford, enfin, eut rendez-vous avec lui en de multiples occasions : certaines ont donné lieu à des enregistrements historiques, à l’image de « Thelonious Monk plays the music of Duke Ellington », gravé en juin 1955.
Né dans une réserve indienne d’Oklahoma d’une mère Choctaw et d’un père à demi Cherokee, Oscar a fourni aux chroniqueurs une anecdote qu’on appréciera. Il ne rêvait pas lorsqu’il s’attribuait d’immenses mérites. Mais pas davantage lorsqu’il se plaignait de n’être pas célébré à sa juste valeur : celle, peut-être bien, du plus grand des contrebassistes de jazz
de son époque. En un temps où l’instrument n’était pas encore correctement sonorisé, il s’était imaginé que ce défaut de reconnaissance, dont souffrirent aussi nombre de ses rivaux, venait de ce que les auditoires percevaient mal sa partie. Aussi, dans les années 57-58, promenait-il d’un club à l’autre un amplificateur dont, compte tenu de sa pince légendaire, il était en fait l’un des rares membres de la corporation à n’avoir guère besoin. Il en sollicitait le potentiomètre d’une main si allègre que les musiciens de son orchestre, à l’exception du batteur, devenaient sourds à ce qu’eux-mêmes étaient en train de jouer. Si l’un ou l’autre faisait mine d’élever une protestation, il s’écriait, prenant la pose du Commandeur : « C’est moi le chef : je veux qu’on m’entende ! » À tour de rôle, ses salariése dévouaient pour aller baisser en douce le volume de l’appareil chaque fois que le patron tournait le dos. Et le patron, chaque fois qu’il revenait à son poste, d’une main vengeresse s’empressait non seulement de rétablir le réglage initial, mais de pousser la manette un plus loin encore. Si bien que même les cuivres devaient alors s’effacer devant la contrebasse. Eclipser les autres semblait à cet éternel sale gamin la meilleure façon d’assurer sa propre visibilité.
Revenant à Kenny Clarke, on notera qu’il a en toute sérénité négligé ce qui pouvait apparaître comme le cahier des charges de sa corporation. Il s’est détourné de l’idéal pyrotechnique qui, après Gene Krupa, quoique difficilement accessible menaçait de définir la nouvelle norme, reléguant ainsi nombre de drummers sur la touche. Tout au contraire, il a suscité plus de vocations qu’il ne pouvait y avoir d’élus. Entre beaucoup d’autres choses, ses disciples auront appris de lui qu’il est pas inopportun de se tenir dans la pénombre si l’on veut déverser alentour une lumière fertilisante
Que dire, cependant, des partenariats fondés, comme sur les rings de boxe, sur l’affrontement, l’élimination, les fantasmes d’écrasement réciproque, un délire hégémonique s’alliant à un désir de massacre ? Que dire de ces combats singuliers organisés d’abord par des promoteurs de spectacles, puis par des producteurs de disques ? Qui a gagné quoi en cette chaude affaire ? Quel avantage la création en a-t-elle tiré, par exemple ? En quoi de tels corps-à-corps nous ont-ils enrichis, rendus plus perceptifs, rendus meilleurs ? Et les combattants eux-mêmes, en se prêtant à cette bigorne organisée, n’auraient-ils pas été peu ou prou responsables de leur propre mutilation (et je ne parle pas seulement de ceux qui ont perdu la bataille) ? De ces duels, on est parfaitement en droit de se demander s’ils ne furent pas trop souvent des exécutions mutuelles et réciproques, des suicides à deux. En tout cas, l’histoire du jazz aurait pu se passer sans grand dommage des pugilats entre Gene Krupa et Buddy Rich, Buddy Rich et Max Roach, Elvin et Philly Joe Jones, pour n’en citer que quelques-unes. Même s’il est indéniable qu’il s’y passe parfois sur le plan de l’exécution et de l’expression des choses qu’on gagne à analyser dans les écoles de percussion. Que l’on soit sceptique n’interdit pas impressionné. Justement, l’impression, la sensation, l’émotion forte, c’est à quoi visent ces numéros. Sans d’ailleurs en faire mystère, bien au contraire !
Julien Gracq fustigeait la littérature à l’estomac. Il existe de la même façon une batterie à l’estomac. Au vrai, cet instrument est celui qui, plus qu’aucun autre, pousse à de telles extrémités. On doit le déplorer. Faut-il s’en indigner pour autant ? Non, dans la mesure où le phénomène reste marginal et n’affecte que superficiellement l’art sur lequel il est venu se greffer. Dans la musique comme dans les dimanches de la vie, il faut bien parfois que l’on tombe la veste, que l’on desserre sa cravate et que l’on s’abandonne aux plaisirs simples de la fête à Neu-Neu. Il faut bien qu’il y ait, là aussi, les frites, les merguez et les chevaux de bois. D’ailleurs il existe de fort beaux chevaux de bois et rien n’interdit, dans le principe, que l’on se livre à la danse du tapis sur un tapis un tout petit peu volant.
Julien Gracq
Jean-Robert Masson, l’un des premiers rédacteurs en chef de Jazz Magazine — à part cela un ami très cher, aujourd’hui disparu — me prenait un jour à témoin du malaise que provoquait chez lui le solo, riche en « gimmicks » sur cloche à vache, que Lionel Hampton, lancé par le trio de Nat King Cole s’était octroyé le 10 mai 1940 dans Jack The Bellboy. « Ce n’est que du cirque ! », s’indignait cet excellent homme. Dans l’ intention, ce n’est rien d’autre en effet. À ce jeu-là, le « Hamp » était toujours partant. Seulement, il ne s’agit pas du cirque des augustes, des femmes coupées en morceaux et des sangliers qui fument la pipe pendant que des otaries, de leurs nageoires, applaudissent à tout rompre. On assiste plutôt à la grande parade des jongleurs, des équilibristes, des funambules : de tout ce qui fait l’oiseau, marche dans le vide et met sa tête dans la gueule du lion. Comme eux, Hampton est en train de nous crier mesure après mesure, tandis que les surfaces à percuter semblent se multiplier autour de lui : « Je ne suis toujours pas mort et j’ai bien l’intention de poursuivre dans cette voie ! »
Depuis que la réussite de Chick Webb et de Gene Krupa en ce domaine les y a encouragés, quelques champions de la peau d’âne ont appris à « se lâcher » sans se relâcher. À cogner aussi fort, aussi vite, aussi fou que dans les rêves les plus fous des philistins, toujours plus avides de prouesses techniques que de réussite artistique — mais à ne cogner comme un sourd sous aucun prétexte. On risquera que la pratique des tambours, si échevelée paraisse-t-elle, n’est pas sans évoquer celle des arts martiaux : une absolue maîtrise s’y voit exigée, jusque dans le déchaînement.
Il reste que les duos de batterie, tels que de nombreux disques en offrent l’exemple, auront rarement proposé d’authentiques dialogues. Pour autant, tous ne sont pas à vouer aux gémonies. Certains peuvent même se révéler de nature à nourrir des appétits moins grossiers que ceux auxquels on vient de faire allusion. C’est le cas, en particulier, d’une pièce baptisée Evolution et co-signé en 1962, c’est-à-dire un certain nombre d’années déjà après leurs exploits dans le cadre du Jazz At The Philharmonic, par Buddy Rich, et Gene Krupa. Ils opéraient en la circonstance à partir d’une partition du compositeur-arrangeur, chef d’orchestre à ses heures George Williams. Ce long échange entre deux virtuoses — plus exactement entre un virtuose : Krupa et, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, un technicien accompli, peut-être même inégalé dans le jazz en la personne de Rich — cette rencontre au sommet ne se contente pas d’être une démonstration excitante, parfois effarante, de contrôle instrumental. Après une conversation initiale, dans laquelle ils ne jouent que leur propre rôle, elle permet aux protagonistes de raconter à leur manière, en se renvoyant la balle, toute l’histoire de leur instrument, des parades de la Nouvelle-Orléans jusqu’à l’époque qu’ils sont en train de vivre, en passant par les styles traditionnel, middle-jazz puis bebop. En public, ce numéro aurait fait briser quelques fauteuils. Ce n’est pas une raison pour le mépriser en privé. À condition, toutefois fois, de ne pas lui accorder plus d’importance qu’il n’en a. Et même qu’il n’en réclame, car ces deux musiciens étaient, au surplus, d’assez grands artistes l’un comme l’autre pour ne pas être dupes de leur propre maestria.
On le laissait entendre, il faut bien que les drums eux aussi puissent faire la java. Et davantage, si on les laisse mener la danse. Ce sont des instruments auxquels les cérémonies dionysiaques conviennent bien, dans l’exacte mesure d’ailleurs où ils en favorisent le bon déroulement. Le tambour est un puissant hallucinogène. Il est à la transe ce que la guimbarde est aux pratiques mafieuses en milieu rural sicilien. Et non seulement il accompagne et alimente la transe : au besoin il la convoque. Chacun le ressent confusément, le solo de batterie, c’est la sorcellerie de brousse à deux pas de chez soi. Sur les traces du Baby Dodds des Spooky Drums, Art Blakey l’avait bien compris. Dès qu’un producteur lui en offrit l’occasion, il souligna par l’exemple la profonde et ancestrale connivence entre les tambours et la bacchanale. Après un premier essai, encore sage, le 22 février 1957, avec la complicité de Jo Jones, Specs Wright, Candido Camero et Sabu Martinez (une pièce que Columbia publiera sous le titre de The Sacrifice, afin que le côté rituel de l’affaire n’échappe à personne), le patron des Jazz Messengers enregistrera deux semaines plus tard, au profit de Blue Note, la matière de deux microsillons où s’échinent, non plus cinq batteurs et percussionnistes, mais neuf. Ces albums paraîtront sous le titre explicite, mieux que cela : révélateur, d’« Orgy In Rhythm ».
De la fin du XIXe siècle à nos jours, l’histoire de la percussion dans la musique afro-américaine est celle d’une prolifération.
Prolifération des éléments de la batterie, partie de l’association presque naïve de la caisse claire, de la grosse caisse et des cymbales utilisées dans les fanfares, pour se hisser, avec quelqu’un comme Billy Cobham (lequel fit beaucoup d’émules — et bien des heureux chez les marchands de tambours) ,jusqu’aux étalages scéniques des années 1970 et 1980 proposant à l’émerveillement des badauds une accumulation de fûts et de disques de métal telle qu’on n’en voyait guère que sur les catalogues des facteurs d’instruments.
Prolifération des styles, des approches, des ambitions esthétiques et des performances athlétiques.
Prolifération des batteurs eux-mêmes : elle devînt exponentielle, ou peu s’en faut, après le triomphe planétaire des groupes anglais de rock n’roll au milieu des années 60.
Billy Cobham
Prolifération, en parallèle, de la littérature spécialisée, dans notre pays comme un peu partout.
Au fil des décennies, la batterie a conquis son espace vital, menaçant même d’envahir celui des autres. Le précurseur, quant à cela, ne fut pas Baby Dodds, dont il était question la dernière fois, mais William Alexander Sonny Greer, l’indispensable comparse de Duke Ellington entre la fin des années 10 (même s’ils ne commencèrent à enregistrer ensemble qu’en 1924) et le début des années 50. Au Cotton Club, ce pionnier de la batterie-spectacle trônait au milieu d’une jungle rutilante de cymbales de toute provenance, flanquées des accessoires les plus divers : timbales, cloches, gong, tam tam et tambour chinois, cow bell, woodblock, « têtes de nègres », xylophone, que sais-je ?… Le touriste qui passait par là en était d’autant plus ébahi que le manipulateur d’un tel bric-à-brac donnait le sentiment d’éviter avec soin de tirer la couverture à soi.
L’univers de la batterie de jazz s’est développé dans deux directions : par la multiplication par la diversification. Cette double évolution a concerné tous les éléments de la chaîne, refermée sur elle-même, qui assure un incessant va-et-vient entre le matériel, dans sa réalité tangible, et la pensée, l’imagination, le rêve, l’idéal, l’idéologie. Le percussionniste, à l’époque héroïque, tenait encore assez du bruiteur, rôle qu’il endossait d’ailleurs sur l’estrade des cafés-concert, dans les cirques ou au fond de la fosse d’orchestre des music-halls (et des cinémas à l’époque où les films étaient encore muets). D’abord considéré comme une sorte de domestique, voire de repoussoir, ce professionnel mal considéré a connu au fil des décennie, une telle élévation de son statut qu’étant à peine un musicien au départ, il a fini par devenir non seulement un chef d’orchestre, un compositeur, un arrangeur mais, en certains cas limites, une sorte de formation symphonique à lui tout seul : l’homme-orchestre en majesté. C’est dire si cet homme-là n’a guère besoin qu’on l’aide dans sa tâche. Habitué par sa fonction à lacer ses chaussures d’une main et à se faire la raie de côté de l’autre, tout en dansant le charleston du pied gauche et en cueillant les cerises avec le droit, à lancer des remarques acerbes au contrebassiste sans cesser pour autant d’accabler de son ironie les efforts du premier trompette, préoccupé en outre par ce qu’il pourrait bien fabriquer au moyen de ses oreilles, il n’a que faire de collaborateurs. Un batteur, un seul, cela fait déjà beaucoup de monde. Au-delà de ce chiffre, c’est la cohue, l’embouteillage, la foire d’empoigne, l’émeute, toute une promotion des Quat’z’arts entassée dans une cabine téléphonique.
Et pourtant, il arrive qu’un batteur ne se suffise pas et fasse équipe avec un confrère. Cela se conçoit sans peine dans le genre de situation où les deux hommes se partagent le travail. Lorsqu’il eut pris la direction d’un big band, Gene Krupa salaria un confrère pour marquer le tempo chaque fois que lui-même, de façon à bien montrer qui était le patron, allait battre la mesure le dos à la salle. Étrangement, les artistes qui eurent recours à ce genre d’assistance furent presque toujours ceux qui, à eux seuls, valaient déjà deux batteurs ordinaires et n’hésitaient pas à se mettre en quatre lorsqu’ils se déchaînaient. Buddy Rich engagea Philly Joe Jones. Art Blakey fit venir à ses côtés John Ramsay. Elvin Jones, pendant les trois jours qu’il passa chez Duke Ellington, eut un faire-valoir en la personne, si ma mémoire est fidèle, du transparent Skeets Marsh, (plus tard, Coltrane lui adjoindra Rashied Ali, au grand scandale de son vieux complice. Don Ellis, lorsqu’il se mit à la batterie, vola au secours d’une victoire déjà remportée par cet improvisateur flamboyant qu’était Steve Bohannon. L’une des rares combinaisons parfaitement justifiées fut celle qui associa, dans l’ensemble du pianiste et arrangeur Francy Boland, les talents de son co-leader Kenny Clarke et ceux du presque homonyme de ce dernier : Kenny Clare. Aux dires de ceux qui, tel Frank Ténot, l’avaient côtoyé, la paresse, de « Klook » n’était pas son moindre charme. Le Britannique abattait la besogne à laquelle l’Américain ou bien ne souhaitait p.se consacrer, ou bien ne pouvait plus le faire avec toute la puissance de frappe dont il disposait une vingtaine d’années plus tôt, à la grande époque du Dizzy Gillespie Orchestra.
Sans doute Cornelius Ward a-t-il quitté cette vallée de larmes sans deviner qu’un jour prendrait forme, à l’embouchure du Mississippi, une musique hybride, sauvage, incandescente, que l’on appellerait jazz et qui s’en irait conquérir le monde. Néanmoins cette musique, et par conséquent tous ceux qui l’ont aimée, l’aiment et l’aimeront, doivent à cet inconnu, pour de bon illustre, l’invention, dès 1840, de la pédale de grosse caisse.
Un mécanisme ingénieux allait permettre à l’utilisateur deux choses qui lui avaient été strictement interdites jusque-là : garder les mains libres et s’asseoir pour jouer. On comprend par là comment, plus d’un demi-siècle avant que Buddy Bolden ne tournât les têtes à La Nouvelle-Orléans (à commencer par la sienne, qu’il avait fort fragile), cet obscur bricoleur rendait possible — à son insu, mais c’est encore plus beau — la sédentarisation d’un art qui, à ses débuts, apparaîtrait pour l’essentiel ambulatoire et processionnaire. Une musique de cortège, accompagnant dans la même fièvre corbillards et chars de carnaval, allait peu à peu quitter le beau milieu de la rue pour occuper les tréteaux des dancing et s’imposer au fond des assommoirs, entre la pompe à bière et les duels au rasoir.
On peut défiler avec une caisse claire, une grosse caisse, ou des cymbales. On ne peut pas défiler avec tout à la fois une caisse claire, une grosse caisse et des cymbales confiées au même individu, sauf si l’on aspire à une carrière dans le burlesque. L’invention de la batterie grâce à la réunion de ces éléments préexistants traduit le projet — conscient ou non, c’est une autre affaire — de quitter le pavé pour être reçu au salon et, au-delà, l’intention de veiller à son confort en faisant venir à soi les auditoires plutôt qu’en allant vagabonder sous leur nez . En même temps, elle marque une certaine volonté de passer désormais à des formes et à des rythmes plus subtils, plus complexes, plus louvoyant, plus flexibles, plus chargés d’émotion, d’ombre et de mystère que ceux de la marche.
Il faut voir en effet que la sédentarisation de la musique de parade et de plein air entraîne l’accession à un degré supérieur d’exigence esthétique. Elle annonce aussi la fin d’un certain nomadisme de l’expression, c’est-à-dire la fixation d’un style qui s’épanouira au cours des deux premières décennies du XXe siècle. Et triomphera d’abord dans les enregistrements de King Oliver ou de Jelly Roll Morton, avant de se voir à son tour transcendé par le génie d’Armstrong et transfiguré par la palette de Duke Ellington. De ce style, les instruments de percussion sont devenus et sont restés, sans vouloir à tout prix jouer sur les mots, le cœur battant. Le cœur battant, mais aussi le cœur secret. Ou plutôt le cœur énigmatique, le cœur magique, le cœur sorcier, envoûté et envoûtant, le cœur de fétiche, le cœur de liturgie africaine. Car, au plus profane de leur usage, les tambours, qui imposent le silence, mais portent au loin la semence du Verbe, ne peuvent pas s’empêcher d’être sacrés, d’ouvrir sur la mort une perspective vertigineuse et d’en appeler à l’éternel.
Même livrés, d’une part aux bidouilleurs, aux ingénieurs, aux obsédés de la technologie et de l’esthétique industrielle, d’autre part aux maniaques de la performance musculaire, aux soldeurs de tonnerre et aux aux inévitables marchands du temple, vendeurs d’enchantement de seconde main, jamais les tambours n’échappent tout à fait ni au diable ni au Bon Dieu. Ni aux nocturnes génies du feu, ni aux sortilèges de la lumière. La batterie est peut-être l’instrument le plus paradoxal de tous, en ceci qu’il est à la fois le plus physique et le plus métaphysique : celui qui rameute les rumeurs les plus profondes, remue les interrogations les plus graves et les plus anciennes. Comment croire après cela que le batteur n’est qu’un métronome humain, le plus navrant des m’as-tu-vu de la musique, doublé du pire des matamores, ou encore qu’il n’est, pour reprendre une célèbre, mais malheureuse formule de Jean Cocteau, qu’un « barman de bruits » ? Peut-être parce qu’il n’y a pas si loin, dans le vocabulaire français , de batteur à bateleur, le folklore de l’instrument a toujours quelque chose d’un peu forain. Cependant, son intime vérité, elle, a toujours quelque chose d’un peu mystique.
Mais aussi, comment ne pas rapprocher les mots anglais tap et trap ? Tap, comme dans tap dance (la danse à claquettes), trap comme dans traps (la batterie). De l’un à l’autre, il n’y a que la distance d’une consonne. Cette proximité est une coïncidence, mais cette coïncidence n’est pas insignifiante. On ne joue pas tant de la batterie avec son corps qu’on ne joue de son corps au moyen d’une batterie.
Ne serait-ce qu’intuitivement, tout percussionniste d’expérience sait que, dans son art, le son — la hauteur, la longueur, la puissance, le poids, la densité, l’intensité, la vie du son et ses qualités esthétiques — se présente d’abord comme le résultat d’un mouvement précis, précisément contrôlé par l’opérateur. La couleur est un geste. Le phrasé : un enchaînement de postures. La résonance résulte d’une façon d’engager et de désengager ses articulations, phalanges, poignets ou chevilles. Le tempo, d’une attitude commandée de l’épaule. Le solo, lorsqu’il mérite qu’on s’y arrête, suppose l’esquisse mentale d’une chorégraphie. Et c’est bien pourquoi, chez les batteurs comme chez les danseurs, le plus pénible et le plus crucial de l’apprentissage réside dans l’acquisition d’une musculature que la nature ne glisse pas dans le berceau des êtres. Autant dire qu’il s’agit en premier lieu de sculpter son propre corps. Vous obtiendrez plus sûrement un « beau son » en augmentant de deux millimètres l’épaisseur de l’éminence thénar, par exemple, qu’en investissant 200 euros de plus dans l’achat d’une caisse claire.
C’est bien parce que c’est d’abord l’homme qui est en cause, et non pas l’instrument, que les très grands batteurs conservent l’essentiel de leur sonorité propre lorsqu’ils s’expriment sur la matériel d’autrui. C’est bien pour cela qu’ils sont capables de tirer, tel Kenny Clarke, la plus cristalline des musiques d’une cymbale bon marché ou en mauvais état. Et c’est bien pour cela que l’idée de trafiquer à la console, tantôt en le normalisant, tantôt en le parant une originalité factice, le son de tels artistes par des techniciens aux ordres du producteur (ou victimes de leur propre mégalomanie), c’est bien pour cela que cette étrange initiative apparaît comme l’une des moins recommandables qui soient. Dépersonnaliser à grands frais et par de multiples tripatouillages (cela commence par le choix du micro correspondant à chaque cymbale et à chaque caisse, cela finit par des astuces de mixage en passant par du bricolage de balance et de très sophistiqués dosages de réverbération), dépenser tant de talent et d’ingéniosité quand il suffirait de capter le plus fidèlement possible ce que perçoit l’oreille humaine, voilà des manies contemporaines qui auront au moins le mérite d’attiser l’ironie des générations futures.
Warren « Baby « Dodds : la mélodie au cœur du
rythme
« Nul n’a jamais égalé ses nuances subtiles
ni le jeu extrêmement varié qu’il était capable d’
obtenir, même au moyen d’une batterie réduite. À cette
époque, les conditions dans lesquelles on enregistrait
obligeaient à assourdir l’instrument ; aussi ne nous faisons-
nous aujourd’hui qu’une faible idée de l’extraordinaire
vitalité de Baby Dodds. » (Frederic Ramsey, Jr. & Charles
Edward Smith dans « Jazzmen », essai historique publié
en 1939 par Harcourt, Bryce & Company)
Revenons au commencement de l’histoire. Revenons à Warren « Baby » Dodds, l’homme dont on peut dire, sans risque de se tromper, que, sans lui, on ne jouerait pas, depuis plus de cent ans, de la batterie comme on en joue. Baby Dodds a eu une intuition géniale. En fait, une idée très simple en apparence, exprimée au moyen d’une poignée de mots dont chacun appartient au vocabulaire de chaque jour, mais qui ouvre pourtant des perspectives que, dans le sillage de Jack DeJohnette, on continue chaque jour d’explorer. Si longtemps après les premiers enregistrements du Creole Jazz Band de King Oliver, le champ de ses implications offre des horizons encore vierges. Ainsi, il n’est pas de nos jours un seul batteur de jazz qui puisse sans ridicule se targuer à la fois d’être un musicien d’exception et d’ignorer la plus grande leçon que Baby Dodds nous ait laissée en héritage.
À première vue, nous sommes en présence d’une des définitions les moins inspirées, sinon les plus grossières de l’art de la batterie. On la trouve dans une déclaration que Dodds a faite au début des années 50, c’est-à-dire peu de temps avant sa mort. Il s’adressait à Larry Gara, un professeur d’histoire dont le projet était de raconter la vie de l’artiste en faisant de celui-ci le narrateur de sa propre histoire. Un livre serait d’ailleurs publié quelques années plus tard sous le titre de « The Baby Dodds Story As Told to Larry Gara ». C’est en guise de préambule, au premier paragraphe du premier chapitre, que le batteur délivre son message : le précipité d’une conception de l’instrument — à ses yeux une éthique — qui de tout temps la sienne avait guidé sa pratique. Que lisons-nous ? « À mon estime, la batterie doit jouer according to the melody (c’est-à-dire « d’après la mélodie », « conformément à la mélodie ») et cependant garder le tempo. » Ce seul according to révélaitun choix crucial, une exigence intraitable? En vérité tout un idéal esthétique. L’amorce d’une piste à suivre — pour combien de décennies, combien de siècles peut-être ? En tout cas, excitante pour les uns, décourageante pour les autres, il y avait dans ces deux mots la promesse d’une quête infinie. On ne s’étonnera pas que Gene Krupa, lequel devait beaucoup au cadet des frères Dodds, ait un jour fait cette confidence : « J’ai appris de Baby plus que de n’importe qui d’autre. Non seulement la manière de jouer de la batterie, mais la philosophie de l’instrument… Sa conception s’achemina de la battue régulière du temps à la batterie conçue comme instrument mélodique. Baby était capable d’interpréter un air sur ses instruments et, si vous écoutiez avec attention, vous pouviez en donner le titre. »
Par avance, l’intéressé avait confirmé cette analyse, déclarant qu’il était parvenu en suivant son instinct à la conclusion que chaque coup, « fût-il distribué sur un accessoire comme le woodblock », devait « correspondre à la mélodie ». On dévine en l’écoutant le fond de sa pensée cette correspondance ne pouvait, ne devait pas se réduire à une redondance. À cette réserve seulement on prend la juste mesure des trésors d’audace et d’imagination qu’exige dans sa mise en oeuvre une esthétique en apparence si confortable. Voilà le prétendu « accompagnateur » poussé au cœur de l’action. Il lui faut non seulement dégager les fondations rythmiques d’un morceau, nourrir la pulsation, préserver le tempo de toute fluctuation regrettable, mais encore entretenir en permanence une relation plus ou moins affichée, mais jamais facultative, avec la ligne mélodique, avec celle du thème sous-jacent comme avec celle que dessine chaque chorus afin de s’en écarter et, en conséquence, de clairement distinguer son auteur des autres intervenants.
Jouer en conformité avec la mélodie, ce voeu implique tout ensemble de maintenir un lien avec elle et d’admettre en préalable une différence de nature entre la partie du batteur et celle de ses partenaires. D’emblée se voit écartée l’idée qui ferait de la batterie une machine à bruiter la mélodie : il ne s’agit pas de la jouer, mais bien de jouer sur elle, d’après elle et, si on en a le talent, avec elle. Ainsi Baby Dodds laissait-il à ses confrères la responsabilité de prendre des initiatives. : une liberté qui peut être cruelle pour qui est censé en tirer bénéfice.
D’un même élan, il se détournait du simple mimétisme (reproduire une ligne mélodique sur des instruments à percussion comme d’autres le font au cirque sur des pots de confiture ou des verres de cristal) et il prenait ses distances avec une conception qui opposait, à l’indéfini des combinaisons mélodiques, un répertoire limité de figures codifiées, dont l’exploitation était elle-même réglée : en présence de tel événement mélodique, avoir le réflexe de proposer un fla, un tra ou un moulin ; à telle étape du développement d’une pièce, ne pas manquer de faire entendre un roulement ou un accent. Pas question pour lui de se laisser happer par cet engrenage. Pour autant, il ne va pas jeter pas aux orties la panoplie des figures conventionnelles. Bien au contraire, c’est à un maniaque des rudiments du tambour que nous avons affaire. La grande différence avec ses rivaux réside en ceci qu’il assouplit le système en transformant les constantes en variables. Les rudiments deviennent intelligents et se soumettent à un imaginaire qui leur rend ce qu’ils n’avaient plus depuis Napoléon : l’imprévisibilité. Dans une approche toute militaire, cet homme-là aura su glisser de la poésie.
« Jouer selon la mélodie », c’est adopter une certaine attitude dans l’exposé des thèmes. Mais c’est aussi la garder pendant les improvisations. Or , à ce jeu-là, on frise l’accident. Comment rester pertinent lorsqu’il s’agit de jouer conformément à une mélodie en train de se créer ? Tout le travail d’anticipation est en cause. Pour Dodds, pas de batterie sans empathie. Le batteur ne peut ponctuer le discours du soliste que s’il tient simultanément les mêmes propos dans sa tête. Faute de quoi, il n’aurait d’autre mission que de tracer des points et des virgules sur un texte où l’on aurait omis de les imprimer.
« Jouer d’après la mélodie », cela signifie aussi qu’il convient d’employer cette technique dans les chorus, comme s’y employèrent avec tant de brio Big Sid Catlett, puis Max Roach. C’est aussi y recourir dans le cadre d’un de ces solos parfois qualifiés d’ « absolus» : un vrai solo de solitaire, exécuté hors du cadre d’une formation. Baby, parce qu’on l’y avait invité, se lança un beau jour dans cette entreprise, non sans en mesurer les risques. Son choix s’était porté sur le thème de Maryland, My Maryland, qu’il chantonnait dans sa tête pendant toute la durée de l’expérience.
Sa tentative sera rendue publique, grâce à la diffusion d’une série de faces réunies en 1951 dans un disque de 25 centimètres : « Talking And Drum Solos ». Il en était l’unique protagoniste et, fort intelligemment, avait souhaité que cette analyse par l’exemple d’un style devenu pour beaucoup la référence ultime fût plus pédagogique que démonstrative. Quelques jours plus tôt il avait gravé — et c’était une première dans l’histoire de l’enregistrement — deux pièces de même titre, Drum Improvisation Number One et Drum Improvisation Number Two, dans lesquelles il s’exprimait sans point de départ mélodique repérable. De la seconde en particulier, il s’était déclaré satisfait, d’une part en raison de la variété des formules et des tempos, d’autre part à cause de l’utilisation qu’il avait su faire du cercle de sa caisse claire. Baby ne cachait pas davantage sa fierté d’avoir signé Tom-tom Workout, où il tirait le meilleur parti de ses trois toms, la caisse claire sans timbre faisant office de quatrième. À l’écoute de cette interprétation, on ne peut qu’être frappé par la légèreté de la pulsation de grosse caisse, d’autant plus insolite que, comme à son ordinaire, comme il était d’ailleurs de règle dans une musique où cet instrument avait pour fonction de transmettre les vibrations du plancher aux semelles des autres membres du groupe, l’artiste était équipé d’un outil aux dimensions impressionnantes.
Lors de ces mémorable séances organisées à New York entre le 6 et le 10 janvier 1946, Doods se permit encore deux interprétations qui n’échappaient pas au pittoresque : Spooky Drums Number One et Number Two (littéralement « De la batterie qui fait froid dans le dos » ou « De la batterie qui donne la chair de poule »). Aux yeux de leur créateur, c’était là, de tout ce qu’il avait accompli au cours de sa carrière, ce qui lui avait procuré le plus grand frisson. Et de confier à Larry Gara : « Si vous entendez des tambours jouer ce genre de rythme au milieu de la nuit — allez savoir pourquoi mon Dieu — vous allez prendre vos jambes à votre cou. » C’était exhiber, sans toutefois les nommer, ces « racines africaines du jazz » qui avaient inspiré à notre compatriote l’anthropologue et ethnomusicologue André Schaeffner, dès 1926, le premier ouvrage jamais publié sur ces sujets dans le monde.
En 1955, soit une dizaine d’années après Maryland, My Maryland, Kenny Clarke allait confier à la cire un Now’s The Time conçu selon le même principe.
Au sujet de cette œuvre, un avertissement n’est pas de trop. Je l’emprunte au deuxième tome d’ « Une Histoire de la batterie de Jazz », de George Paczynski. « Lorsqu’on écoute pour la première fois ce solo de deux minutes, écrit-il, on reste très étonné. Où est Now’s The Time ? Rien ne permet de reconnaître le thème. Tout ceci demeure bien mystérieux. Et pourtant il y a à coup sûr un fil conducteur puisque Kenny semble indéniablement animé d’une pulsation intérieure au service de Now’s The Time ! Chanter le thème a voix haute pendant son solo laisse la démarche du batteur incompréhensible. À force de recoupements, de retours en arrière, de marches en avant, d’interrogations, j’ai enfin trouvé la solution, pressentant qu’un discours parfaitement logique se déroulait devant moi, mais sans qu’il me soit possible de la décrypter…. N’en faisant qu’à sa tête sans se soucier d’être compris sur-le-champ, Kenny commence son discours par quatre mesures d’introduction qui se révèlent être un véritable piège, parce qu’elles n’ont rien à voir avec le thème. Elles ne font que l’annoncer… Et tout s’éclaire si l’on chante le thème à voix haute à partir de la 5e mesure du solo de Kenny, les phrases du musicien devenant immédiatement compréhensibles et d’une déconcertante simplicité. »
Les disciples avoués de Baby Dodds ne se comptent plus, à commencer par Ray Bauduc, auquel les historiens n’accordent pas toujours la place qu’il mérite, et par George Wettling, l’un des aristocrates du style dixieland. Mais c’est à ses héritiers surtout et à ceux qui surent faire fructifier son héritage qu’on est invité à rendre hommage. Il y en eut principalement deux, deux des plus grands mélodistes de toute l’histoire de l’instrument et le hasard n’y est par rien. Nous les évoquions tout à l’heure : Big Sid Catlett à l’époque classique, et, à travers lui, chez les boppers, Max Roach. Lequel, soit dit en passant, précédait de peu un autre doddiste convaincu en la personne de Philly Joe Jones.
Quel fut le grand secret de Warren « Baby » Dodds ? Assis devant ses peaux et ses disques de métal, contrairement à Jo Jones, prestidigitateur-né, il ne faisait mystère de rien rien. Ce qui ne l’empêchait pas de faire des miracles lui aussi. Mais il avait pour sa part le miracle candide. Il avait le génie innocent. Une façon naturelle de déborder la nature.
Certains films le montrent en action : ce qu’on entend n’est pas ce qu’on y montre. Entre le geste et son résultat, le rapport de cause à effet demeure assez souvent énigmatique. Une fois sur deux, ses mains ne se placent pas là où elles placent les coups. Il s’agite d’une certaine façon et, simultanément, il agit d’une autre manière sur la musique. Certes, l’essentiel de ce que nous connaissons de son art, nous le connaissons par les disques, lesquels, en ce temps-là ne s’accompagnaient pas d’images. Cependant l’autre mystère, le miracle tenace, c’est que l’analyse de son jeu n’en garantit pas la compréhension. Il se passe dans sa tête quelque chose qui ressemble à une alchimie poétique. Et quand le corps s’engage, le corps cesse d’être la machine qu’on connaît. Les circuits qu’empruntent les idées, la volonté, l’énergie, la technique ne figurent sur aucun des schémas ordinaires. Littéralement, tout est en permanence transfiguré. Cette magie avait une origine : l’expression liquide de l’articulation chez Dodds (et chez Sonny Greer, d’une certaine manière). Elle aura une postérité : la manifestation protoplasmique, chez Elvin Jones, d’une architecture aussi précise qu’un mécanisme d’horlogerie. La traduction de la tour Eiffel en termes de nuages. Comment imaginer une exactitude qui ne serait pas mesurable ? C’est bien auprès des poètes qu’il faut aller chercher la réponse. Ou alors auprès des musiciens, mais à une condition : qu’ils aient, jusqu’au dernier atome, dissout la musique dans la musicalité.
Méfiez-vous des batteurs qui ne font pas grand-chose. J’en conviens, certains de ceux-là en font déjà trop ; chacun leur serait reconnaissant d’aspirer plutôt à une abstention radicale. Parmi les autres, cependant, quelques-uns trouvent en ce presque rien prétexte à un je-ne-sais-quoi susceptible d’atteindre à l’exceptionnel par la voie du stéréotype. Leur hypocrisie ne saurait être sous-estimée. Ces avares, le plus souvent, sont moins des dispendieux qui s’ignorent que des illusionnistes dont la mission est de se faire ignorer. Et tandis que le public, en règle générale, n’y voit que du feu, tenté au surplus de mépriser ce qu’il a pu entrevoir, les autres musiciens, en règle générale, tiennent en haute estime ce qu’ils entendent. Comment s’en priveraient-ils ? Les contraintes auxquelles se plient leurs accompagnateurs leur apparaissent autant de limites contre lesquelles leur propre fantaisie n‘ira pas se cogner.
Percussionniste auquel Coleman Hawkins fut particulièrement attaché, Eddie Locke aime raconter cette anecdote. Il jouait un soir aux côtés de Sir Charles Thompson. Au moment de la pause, le pianiste le félicite pour la qualité de son soutien. « Mais, Sir Charles, se récrie le batteur, je n’ai rien fait du tout ! » Et l’autre, plus sérieux que le pape et comme s’il lui était venue soudain une révélation majeure, pointe l’index vers lui et s’exclame : « That’s it! ». Il faut un certain courage et une solide expérience pour envisager de ne rien tenter qui témoigne avec éclat de vos mérites. Joe Morello l’a confié : il ne pensait rien de précis d’un batteur avant de l’avoir entendu s’exprimer en solo. C’est le cas de la plupart des gens.
De l’homme aux tambours on exige qu’il se rende utile, à tout le moins. Quelle gageure, quand on y songe… Pour autant, s’il relève le défi, peu d’amateurs, peu de critiques lui en sauront gré. Depuis Chick Webb et Gene Krupa, l’habitude est bien ancrée de réclamer d’abord de la poudre et des balles à ce personnage. On vient de loin assister à son triomphe sur un champ de bataille où il ne peut plus affronter que son ombre. Le reste de la bande avait d’ailleurs coutume de s’éclipser à cet instant pour aller s’en jeter un à l’insu du parterre. Comme si l’affaire ne le regardait plus. On ne considère guère que, si cela est utile, cela puisse être beau. Il aura fallu que Connie Kay quitte ce monde pour que John Lewis, de son propre aveu, prenne conscience du rôle fondamental que son partenaire avait joué, pendant près de quarante ans, au sein du Modern Jazz Quartet. Quand l’excellence devient coutumière, on est tenté de conclure qu’elle a peu de prix. La seconde nature revêt encore moins de prestige que la première. Le spectacle de l’effort attire plus d’éloges que ses résultats. Le handicap — paradoxal — du batteur réside en ceci qu’on le regarde autant qu’on l’écoute. Souvent même davantage. Et l’enregistrement, qui devrait lever ce handicap, ne réussit qu’à y ajouter. L’auditeur, s’il ne pratique pas l’instrument, devient incapable de comprendre ce qui se passe. Sa fascination, du reste, n’en est que plus grande. Mais c’est au détriment de sa lucidité.
« On a oublié que Lester Young avait été batteur au début de sa carrière. »
On a oublié que Lester Young avait été batteur au début de sa carrière (« J’étais salement bon », confiera-t-il à François Postif au cours d’une interview légendaire à l’hôtel de La Louisiane, rue de Seine à Paris). Aux batteurs de ses propres formations, il ne demandait rien de plus, à l’en croire, qu’un « petit ling-ting-a-ling ». On le veut bien. Mais, dès lors, pourquoi veillait-il à s’entourer de percussionnistes d’exception ? Sûrement parce qu’en art — c’est le secret de Polichinelle — la simplicité se révèle être la chose la moins facile du monde. Qui envisage de jouer simple doit faire son deuil, pour commencer, de ce qui ressemblerait à un jeu à l’économie, pour ne pas dire au rabais. Le dépouillement s’obtient, non par le refus de la dépense, mais par le renoncement à certains des biens que l’on possède. On ne peut s’interdire de faire seulement ce qu’on est capable d’accomplir. Ce qui ne rend la simplicité accessible qu’aux plus exigeants : ceux qui, ayant surmonté l’épreuve de la conquête, se sont ensuite imposés de ne pas jouir sans frein des fruits de leur victoire. D’où ce constat, passé en proverbe, et qui, en jazz, vaut pour tous les instrumentistes : ce qui compte, c’est moins ce que vous jouez que ce que vous ne jouez pas.
Aussi la simplicité serait-elle tout le contraire de la simplification. Pourquoi cela ? Essentiellement parce que, au contraire de l’effusion dont le solo de batterie en technicolor célèbre l’apothéose, elle ne se suffit pas à elle-même. La simplicité n’est rien que paresse, négligence, incurie, infertilité s’il est impossible de la regarder comme l’affleurement à peine perceptible, d’un univers souterrain. Comme la partie exposée d’une réalité secrète, insondable puisque immatérielle.
Le sous-entendu, l’envers et le profond de l’apparence, telle apparaît, ou plutôt n’apparaît pas, la matière dont elle est faite. À la surface tout semble calme, luxe et volupté : par là-dessous, ça grouille, ça gronde, ça copule et ça enfante. Poker face… L’artiste ne bronche pas mais il joue son va-tout. Le vœu de simplicité l’abandonne sur la corde raide. Sans filet. Sans balancier. Et le plus souvent, on l’a déjà dit, sans spectateurs. Sans admirateurs en tout cas. Elle est un vertige patient, suspendu l’espace d’un morceau. Non seulement on n’en guérit pas, il convient par surcroît de l’entretenir. Avec lui, la chute n’est jamais exclue ; sans lui, elle est inévitable. Au vrai, on est tombé avant d’avoir risqué le premier pas. On a les yeux ouverts mais on reste endormi.
Être simple ne semble pas trop compliqué : toute la menace vient de ce qu’il faudrait le rester. La constance, hélas, n’est pas fille de l’habitude. À la stupéfaction des innocents, l’endurance donne moins de tracas lorsqu’on joue vite, fort et longtemps que lorsque on s’applique à ne pas en faire davantage qu’Eddie Locke auprès de Sir Charles Thompson. Aussitôt que l’on peut compter les coups, chaque coup compte. On ose même avancer qu’il compte double, pour la raison qu’il ne compte plus du tout s’il ne parvient pas à exprimer plus de choses qu’il n’en dit. En matière de batterie, le dépouillement relève par force de la démarche poétique. Autant annoncer qu’il n’est pas de tout repos.
On ne se donne pas trop de mal avec les « petits ling-ting-a-ling ». En revanche, si on laisse sa main les former toute seule, en quelque sorte par accoutumance, il est promis qu’on court au devant d’une sérieuse déconvenue. Un instrumentiste conséquent doit préférer se faire peur. Rien ne rend sa position plus précaire que de se sentir en sécurité. Notamment si le secours d’une partition lui est refusé. Et plus spécialement encore lorsqu’on l’invite, non plus à soutenir les chorus d’autrui, mais à élaborer ses propres improvisations en solitaire. Ici comme ailleurs, l’erreur coûte cher de confondre libre arbitre et confort. Maint batteur du dimanche s’est cru délivré d’un carcan dans la mesure où, contrairement au percussionniste d’un orchestre symphonique, il n’était plus astreint à se concentrer en permanence sur un modèle que le compositeur de la pièce et l’usage strictement codifié de l’instrument lui imposaient, l’obligeant ainsi à intérioriser un projet esthétique venu de l’extérieur. C’était, pour un paresseux bardé d’illusions, utopiste condamné par avance au désenchantement, le plus sûr moyen d’affronter sans arme des nécessités exorbitantes. L’amateurisme, dans ces conditions, n’est plus une approximation, plus ou moins acceptable, de la réussite, mais l’absolue garantie de l’échec. Le dilettantisme est un leurre : il n’existe pas d’autre issue que de se tenir présent à ce qu’on joue. Sans la moindre occasion d’en détourner son attention. Être prévenant envers soi-même : le premier devoir de l’interprète. Des licences musicales ? Il n’y en a pas.
Le débutant est pétrifié à la perspective d’avoir à se manifester sur un tempo d’enfer. Chacun se met à sa place. Peu de gens soupçonnent en revanche qu’il n’est pas moins terrifiant d’avoir à s’exprimer sur un tempo apathique. Que d’espace à remplir, et si peu de moyens pour s’acquitter de la tâche ! L’envie de jouer a horreur du vide ; elle ne traverse le désert qu’à reculons. Comment jouer lentement sans que l’ankylose à laquelle les gestes semblent contraints ne gagne tôt ou tard le centre intellectuel et, de façon plus dévastatrice encore, le centre émotionnel sans la mobilisation desquelsl’effort de concentration se voit réduit à un vœu pieux, sinon à une pantomime ? L’unique réponse se trouve dans un engagement inconditionnel de l’opérateur. Mieux vaut ne rien jouer que de jouer à côté de son jeu. Ce qui suppose de tout miser en chaque circonstance, à commencer par sa propre crédibilité. Qu’il faut en conséquence savoir de se mettre en danger. Sans déstabiliser ses partenaires pour autant.
Je souhaiterais amener l’attention sur un mode de stratégie instrumentale, très accessoire à première vue mais, à mon sens, très révélateur. Lorsqu’il s’agit de gagner en intensité et/ou en densité dans l’exécution d’une figure, il arrive que les professionnels soulignent l’opportunité de « donner du poids à la baguette ». D’évidence, le poids quantifiable de l’objet n’est pas en cause. Il ne dispose pas plus du pouvoir de s’accroître que de s’amenuiser au gré de l’exécutant. Certes, l’homme, s’il en a la capacité, est en mesure de calculer son geste en fonction de l’effet espéré. Je crois pourtant que le geste a en soi moins d’importance que l’intention qui le porte. Tout est question d’attitude. Or cette attitude relève de la représentation mentale bien plus que de la gymnastique. C’est d’abord « dans la tête » qu’on alourdit sa baguette, afin d’obtenir un son qui n’existe pas encore mais dont on a rêvé. Et qu’on finit par entendre. : par entendre comme le pré-écho de ce qu’on s’apprête à jouer.
Le rideau s’ouvre sur une hallucination. On doit comprendre que, dans ce cas précis, non seulement l’imaginaire précède la réalité, comme en tout processus créatif, mais que celle-ci procède de celui-là. Elle en procède matériellement, voilà le plus beau, sans cesser d’être le produit d’un pur fantasme. Le poids dont il s’agit se présente comme la conséquence directe d’un songe. Magiquement solidifiée. Il est en premier lieu tributaire de la volonté et de l’imagination de l’artiste, auxquelles ne sauraient se substituer aucune astuce révélée, aucun dispositif préconisé au détour d’une leçon ou à l’occasion d’une master class. On peut apprendre beaucoup de choses dans les écoles (parfois trop, objecteront certains) : en revanche, pas une seule de celles-ci n’est capable d’enseigner à un homme l’épaisseur humaine. C’est elle pourtant qui, dans son jeu, détermine ce qu’on décore du nom mystérieux de « consistance ». Au poids réel de la baguette vient s’ajouter celui des connaissances acquises, celui d’une pratique souvent décourageante, toujours obsessionnelle, celui de l’expérience en général et celui des expériences : les malheureuses comme les autres. Et l’on songe plus particulièrement aux revers, si formateurs, que l’on a essuyés en travaillant l’instrument. On pourrait écrire que ce sont là des défaites remportées de haute lutte, parce que si telle ou telle difficulté n’a pas été surmontée, on est quand même parvenu dans l’épreuve à vaincre ses prétentions : le premier pas est accompli vers une ambition qui enfin chercherait les moyens d’être satisfaite, plutôt que d’attendre « un sourire de la Fortune » — autant dire Godot.
Ce mot de poids avait été lâché : désormais il ne s’agit plus de lourdeur, mais bien de gravité ; il n’est plus question de la pesanteur, mais de l’apesanteur. L’esprit a pénétré la matière, et plus encore la manière, lesquelles deviennent des incarnations de l’esprit. La pulsation d’une cymbale est branchée sur le pouls du cymbalier. La vie que vous insufflez au petit ling-ting-a-ling, c’est votre vie tout entière. Grâce à quoi ce poncif déjà connu de Baby Dodds et qui a survécu aux échauffourées entre générations échappe à la fatalité dont il paraît être l’otage quand des musiciens insuffisants le débitent en pensant à autre chose. Le voici qui, immuable, néanmoins se réinvente, et se réinvente, puis se réinvente, à l’infini, « tel qu’en lui-même l’éternité le change ». Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que « change » est ici le mot crucial. Raconter une histoire en répétant toujours la même chose, c’était le tour de passe-passe qu’accomplissait par exemple Denzil Best dans le quintette de George Shearing, avec un génie tant délicat à définir qu’irréfragable. Ainsi naît, croît et prospère un art peu commun de la péripétie subreptice, comme passée en contrebande sous un leurre de prosaïsme.
La consistance consiste d’abord à ne pas s’exhiber elle-même. Le hasard m’a accordé le privilège de prendre conscience du phénomène dans les premières années de ma passion pour la musique. Grâce à trois enregistrements en particulier.
En premier lieu, il y eut le jeu de Jo Jones accompagnant sur la grande cymbale les solos de Buddy Tate au saxophone ténor, Sir Charles Thompson à l’orgue, Ray Bryant au piano, Skeeter Best à la guitare dans un disque de Jimmy Rushing réalisé en juin 1959 et baptisé « Rushing Lullaby ». L’exemplaire sur vinyle dont je disposais alors mettait mieux en valeur cette contribution que le CD dont je dois me contenter aujourd’hui. Soutenu par un simple rim shot de caisse claire sur les deuxième et quatrième temps de la mesure, le fameux cha-ba-da y avait quelque chose de lumineux, d’immaculé, de définitif, transcendant un événement qui, a priori, ne semblait pas de nature à changer la face du monde. « Papa Jo » métamorphosait une humble réalité en une vérité fondatrice. Il touchait à la perfection en empruntant le chemin le plus court et le plus droit. La pureté de la ligne le dispensait de tout ce qui, chez un batteur moins certain de son geste, aurait visé à l’enjoliver.
Ensuite vint la « Nutcracker Suite », que Duke Ellington grava aux mois de mai et juin 1960. Au cours de cette séance, Sam Woodyard adopte très souvent la même formule, censément conventionnelle, que Jones chez Rushing. Et c’est avec ce levier minuscule qu’il assure la lévitation de tout un big band, bâtissant une cathédrale au moyen de trois bouts de ficelle. Tout phénoménal, tout inégalé qu’il fût dans le contrôle de ses outils, Buddy Rich, a pu faire plus : il n’a jamais pu faire mieux. Rien ne résiste à la consistance.
J’ai gardé pour la bonne bouche « The Big Beat », proposé par Art Blakey et ses Jazz Messengers le 6 mars 1960. Le leader du groupe y pratique au fil des plages, avec une obstination désarmante, une variété de shuffle qu’il avait inventée. Tous les praticiens de la batterie vous le jureront : précipité d’un manque de technique que d’ailleurs balayait sa formidable pertinence et masquait sa virtuosité, sa manière n’était pas la bonne. Sauf qu’on n’en connaît pas de meilleure. Le roi Arthur est plus irréfutable que l’éléphant d’Alexandre Vialatte. Chez lui, la consistance se révèle une façon d’exister. Il ne sort pas sans elle. À tout ce qui bouge autour de lui, elle communique sa tranquille violence. Les Jazz Messengers furent, par la grâce de cette vertu mal identifiée, l’université de la ferveur.
Vladimir Jankélévitch, grand penseur public et pianiste fort capable dans le privé : « Ce n’est pas un concept, ce n’est pas un joujou avec lequel on puisse jouer, ce je-ne-sais-quoi. Il faut bien donner un nom à ce qui n’a pas de nom, à ce qui est impalpable, et après tout, c’est le métier des philosophes et de la philosophie… Une fois qu’on a tout dit, expliqué, démonté en termes rationalistes, il reste quelque chose qu’on ne peut dire. Ça n’est pas un objet du savoir, ça n’est pas la matière d’une science. »
Daniel Humair m’y avait incité. En 1968, revenant d’Afrique où j’avais vécu deux ans, j’ai fait la connaissance de Georges Paczynski au Cluny, un café du Quartier latin. Nous n’avions jamais perdu le contact, mais c’est à partir de 1996 seulement que nous nous sommes fréquentés. Dans un studio d’enregistrement puis, une fois l’émission terminée, dans un autre débit de boissons, tout proche de la Maison de la radio. À la jonction de la rue Gros et de l’avenue Théophile Gautier, le Dôme présentait à nos yeux l’avantage d’être délaissé par nos confrères, attirés aux Ondes, à cent mètres de là, par la bousculade, le tintamarre et des tarifs plus dignes de leur superbe.
Lorsque j’ai rencontré Georges, j’ai appris de sa bouche qu’il avait été « instructeur tambour » pendant son service militaire. Pour un homme par qui Daniel se faisait remplacer lorsqu’il se trouvait dans l’incapacité d’honorer l’un de ses engagements, remplir cette fonction me semblait relever de la cocasserie. Sinon de l’ironie. N’était-ce pas une illustration du malin plaisir que, selon plusieurs générations d’humoristes, l’Armée française prenait à sous-exploiter les aptitudes de ses recrues ? J’étais encore assez candide en ce temps-là, assez peu informé des réalités instrumentales et des exigences qu’elles impliquent, pour regarder avec condescendance les percussionnistes qui se risquaient à frapper une caisse sans disposer d’un brevet de jazzman. Tous autant qu’ils étaient, j’avais tendance à les assimiler au garde-champêtre de La Couarde-sur-mer. Lequel, avant d’annoncer qu’on vendait en tel endroit du village des sardines sans tête, mettait la population en alerte au moyen d’un roulement boiteux — sans tête lui aussi, et sans queue par-dessus le marché. Je n’imaginais guère, pour tout dire, que la planète pût porter quelqu’un de la stature d’un Guy-Joël Cipriani, percussionniste de l’Opéra de Paris connu dans le métier comme « le Chopin de la caisse claire » (ni, soit dit en passant, qu’il allait devenir mon voisin rue François-Gérard, à deux pas du Dôme évoqué plus haut).
Mon futur compagnon, appelé à devenir l’un de mes plus proches et nécessaires amis, s’était déjà produit sur les estrades des clubs (ce qui revenait un peu à avoir dit la messe dans un sanctuaire), souvent en compagnie de solistes aussi prestigieux que Phil Woods, Sonny Criss, Hampton Hawes, Art Farmer ou Bill Coleman Plus tard, il rédigerait deux thèses : l’une de doctorat de troisième cycle sur « Baudelaire et la musique » , l’autre de doctorat d’État sur « les racines du rythme musical ». On trouverait sous sa signature des méthodes et des manuels destinés aux instrumentistes, débutants…ou pas : « L’Art de travailler un thème de Jazz à la Batterie », « L’Art de travailler les accords de Jazz au Piano », « L’Art sans art, le mystère de l’apprentissage ». L’équipe des rédacteurs du « Dictionnaire du jazz » édité chez Robert Laffont l’accueillerait dans ses rangs. Avant de présenter une autobiographie fort réussie, « Tout cela avait bien un sens… », il composerait, sur l’histoire de son instrument, des ouvrages de référence d’une conception unique au monde et qui sont aussi, sans le faire annoncer par le garde champêtre, des manifestes esthétiques. Avec Gilles Anquetil et Jean-Louis Chautemps, il serait à mes côtés, une douzaine d’années durant, l’un des brillants intervenants de « Black and Blue », séquence hebdomadaire diffusée par France Culture. On apprécierait ses talents de conférencier jusqu’aux États-Unis. En tant que praticien, il formerait plusieurs trios piano-contrebasse-batterie depuis la fondation en 1992 d’un petit ensemble complété par Jean-Christophe Levinson et Jean-François Jenny-Clark. Ces formations successives signeraient plus d’une demi-douzaine d’enregistrements étrangement passés sous silence dans notre pays alors qu’ils retiendraient ailleurs l’attention, notamment au Japon où deux d’entre eux, « Générations » et « Présences » seraient récompensés par le jury du magazine Jazz Hihyo, dans la catégorie « Instrumental Jazz Audio Disc », de la Médaille d’or en 2009, de la Médaille d’argent l’année suivante. Il serait l’auteur de pièces souvent interprétées par ses trios, ayant exercé déjà les fonctions d’illustrateur musical d’un film de René Féret intitulé « Baptême ». On le verrait apprivoiser le piano après les cymbales et les peaux. En 2004 serait inauguré son fécond partenariat avec l’immense pianiste concertant Georges Pludermacher, rencontré d’abord comme auditeur de « Black and Blue » ; cette collaboration trouverait un écho une dizaine d’années plus tard dans un disque captivant placé sous le patronage posthume d’Igor Stravinsky : « The Rite of Spring and From Rite to Fight ». Devant un tel palmarès, on comprend que la société, admirative et reconnaissante, lui ait alloué sans barguigner de quoi survivre. Sans plus — afin qu’il ne prenne pas goût aux largesses et ne finisse ainsi par entacher sa pureté originelle. Sa consolation, en dehors de ses longues fiançailles avec la musique, aura été de recevoir in extremis, en 2021 — à l’ambassade de Pologne à Paris où il avait déjà donné plusieurs concerts — le prix du « Polonais remarquable » (Wybitny Polak), décerné à ceux de ses compatriotes qui, opérant à l’étranger, y ont contribué au rayonnement de leur pays natal.
Au Cluny, alors que nombre de ces hauts faits n’avaient pas encore été accomplis, j’étais loin d’imaginer qu’en instruisant un quarteron d’aspirants tambourinaires, il trouverait une autre de ses vocations, et pas celle dont on se souviendra le moins. Depuis sa nomination en tant que professeur de percussions au conservatoire de Colombes, en 1971, il n’a jamais cessé d’enseigner. Il a partagé son savoir et son expérience aussi bien dans les conservatoires publics (entre autres le C.N.S.M. de Lyon) que dans les écoles privées (on pense au légendaire C.I.M. de la rue Doudeauville). On lui a demandé, on lui demande toujours, d’animer des séminaires et des master classes, dans notre pays comme à l’extérieur de nos frontières. Aujourd’hui encore, à plus de quatre-vingt ans, il ne manifeste pas l’intention de renoncer à administrer des cours particuliers de batterie, auxquels sont venus s’ajouter, comme si cela ne suffisait pas, des cours de trio. Et il n’a pas besoin de battre le rappel pour voir non seulement venir à lui, quelquefois de très loin, de nouveaux étudiants, mais aussi, c’est le point que je voulais souligner, pour voir revenir assez souvent quelques-uns des anciens.
Chez ces derniers, ce qui frappe est la dévotion teintée qu’affection qu’ils lui portent. On dira qu’elle n’est pas si rare dans les relations pédagogiques. Ce qui l’est davantage est sa persistance. On dirait que plusieurs de ses débiteurs, devenus professionnels à leur tour, entretiennent avec soin cette faculté. Et cela alors même que, s’ils restent friands de ses conseils et de ses considérations, toujours avides de l’entendre exposer une philosophie de l’instrument qui lui appartient en propre, ils ne revendiquent aucunement d’être ses disciples. Mais justement…
Mais justement, ce qui les fait accourir, c’est que le maître enseigne en premier lieu, non pas ceci ou cela, non pas à exécuter tel « plan », non pas à maîtriser tel ou tel style : bien plutôt à tirer toutes les conséquences d’un principe fondateur, une formule généralement attribuée à Goethe dont il a fait en 2014 le titre d’un de ses disques : « Le but, c’est le chemin ».
Dans l’introduction à cette œuvre, qu’il a lui-même conçue, Paczynski résume par cette définition un texte capital dont les résonances s’étendent bien au-delà du sujet abordé : « Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », publié par le penseur et professeur d’université allemand Eugen Herrigel en 1948. À ses élèves, Georges souhaite d’abord apprendre à apprendre. C’est-à-dire à cesser d’être les consommateurs pour devenir les acteurs de leur propre apprentissage. Il ne s’agit plus d’extorquer ses trucs au magicien. L’heure est à l’introspection. À l’exploration et à l’exploitation de soi-même.
À l’accouchement des esprits, invités, pour mieux se connaître, à évoluer en équilibre entre le socratique « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » et la promesse d’être initié à « ce que l’on ne sait pas que l’on sait ». Confucius voyait « la véritable science » dans l’aptitude à prendre conscience tout à la fois, « que l’on sait ce que l’on sait » et « que l’on ne sait pas ce que l’on ne sait pas ». Avec Jean Piaget, la psychologie de notre temps ajoutera que ce qui importe, c’est « ce que l’on fait quand on ne sait pas ». Et, ce que vous faites, en musique comme ailleurs, nul ne peut le faire à votre place. Pour vous complaire et s’attirer votre gratitude, le maître peut tenir votre main, de manière à faire de vous sa marionnette — mais il aura par là même failli à sa tâche, puisqu’il vous aura abandonné à l’ignorance et privé ainsi de la « seigneurie de vous-même ». Selon Montaigne, « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi ».
Voilà ce qu’on vient chercher auprès de Paczynski. Ceux qui ont besoin de sa parole lui doivent tout en général, aussi n’ont-ils que faire de lui devoir quelque chose de précis, la bonne technique du flamacue ou l’art de jouer la samba avec une paire de balais dans chaque main. Pour dominer ces choses-là, la plus problématique mais en définitive la plus profitable des initiatives qu’ils puissent prendre est de s’adresser à eux-mêmes et, selon l’antique précepte, d’apprendre de leurs échecs. Le paradoxe et l’oxymore sont à la fête : chez Georges comme chez tout maître digne de sa mission, on apprend d’abord — c’est une fastidieuse conquête, mais elle n’a pas de prix — à devenir autodidacte. On apprend à s’apprendre. Pour un instrumentiste, la tâche est infinie : plus il comble le gouffre de son insuffisance, plus celui-ci se creuse sous son pas. On obtient certes des résultats mais, avec un peu de chance, on n’atteindra jamais son but. Le but, c’est le chemin — quelle autre issue ? Boileau avait vu trop court : c’est plus de vingt, plus de cent fois qu’il faut sur le métier remettre son ouvrage. Toujours tout recommencer, il n’existe pas d’autre façon de prendre un bon départ, de prendre son essor, de s’envoler, d’échapper à la foncière impuissance qui n’en restera pas moins été la clé ultime de toute prise de pouvoir sur soi.
Informé de tout ce qui précède, on ne s’étonnera plus que mon vieil ami soit désormais le plus assidu de ses étudiants. Il ne se passe plus guère de jour sans qu’il ne découvre, dans la pratique de l’instrument ou dans l’exercice de la composition, quelque chose qu’il ignorait savoir.
Depuis longtemps, nous n’allons plus deviser au Dôme, tous les trois vendredis. La nostalgie nous poursuit de ces instants où l’on ne se disait pas toujours des choses importantes (quelquefois si, pourtant), mais que nous savourions parce que, en marge de la vraie vie quoique dans un décor des plus réalistes, ils étaient comme volés au temps qui passe. Nous commandions, dans des verres ballons, un peu d’un vin rouge qui n’était même pas bon. Puis, c’est la règle du jeu dans tous les bons bistrots, nous refaisions le monde. Assez négligemment, il faut bien l’avouer. Nous refaisions un monde, ce qui nous exaltait, mais nous n’y touchions guère, ce qui nous soulageait.
Vingt ans après, nous ne nous y risquerions plus. Dans l’intervalle, d’autres se sont chargés de la besogne. Avec tant d’empressement qu’ils ont salopé le travail. Comment aurions-nous pu les arrêter ? Ils étaient toute une armada. D’emblée, ils nous a fallu céder sous le nombre. Ainsi sommes-nous devenus les survivants d’un monde imparfait que nous aurons aimé à retardement après l’avoir accablé de reproches. En même temps que nous sommes les passagers clandestins d’un monde plus imparfait encore, où nous nous prenons plaisir à nous attarder. Ce monde qui nous apparaît fat, grotesque, « absurde », selon mon camarade, de surcroît abrasif et satisfait de ses bassesses jusqu’à l’enivrement. Un univers paraît-il post-moderne, épris d’injustice, d’usurpation et de mensonge autant qu’un croyant ne l’est d’éternité. En dépit des rodomontades de mai 68, sans doute notre génération n’aura-t-elle pas refait l’ancien monde. Mais elle aura été refaite par le nouveau ! À ceci près qu’elle se sait moins à plaindre que lui. La guerre froide, le péril nucléaire, les disques des yéyés, le cassoulet lyophilisé… Les menaces ne nous faisaient pas défaut. Pour autant nous n’aurons jamais vécu avec le sentiment d’être des condamnés à mort jouissant d’un sursis indéterminé mais forcément éphémère. Georges et moi, nous avons montré assez d’insouciance pour nous jeter à corps perdu dans des aventures réputées périlleuses. Grâce à quoi
nous sommes vieux sans avoir appris à vieillir. La vieillesse est posée sur nous tel un travestissement. Elle ne nous traverse pas le cuir. À travers tout, nous sommes restés les hôtes du café Cluny. Aujourd’hui disparu — la métaphore est presque trop appuyée
À présent, nous nous téléphonons chaque semaine. Plusieurs fois, et toujours longuement. Je les regarde, dans les allées de La Valette : la plupart des autres vieux ont su vieillir au-delà de l’appel du devoir, quand ils ne l’ont pas devancé. Au moins leur ressemblons-nous lorsque nous évoquons — invoquons parfois — ceux qui tombent autour de nous. Nous déplorons de ne plus savoir au juste si tel musicien que, chacun de son côté, nous admirons depuis l’adolescence, est encore parmi nous. Les chaînes de radio et de télévision, les grands médias témoignent de leur grandeur en ne gâchant plus « le temps de cerveau humain disponible » pour les annonces publicitaires sous le prétexte folklorique de dire adieu à des personnages qui — en « mauvais clients », comme aiment à dire les meneurs de débats — ont tenté de se soustraire à l’emprise démagogique. On ne pleure plus que les morts… comment dire ?… sympas. L’audimat vous poursuit jusque dans la tombe.
Sans nous lasser, nous parlons de batterie. Georges me raconte les progrès qu’il accomplit sans relâche ; je l’informe de ceux que je n’ai toujours pas faits.Il me passe de bons tuyaux, trop généreux pour admettre que je ne suis pas la bonne machine. Ma propre destinée est de jouer (si j’ose dire) en dilettante. J’éprouve en permanence du plaisir à le faire, mais je n’en ai jamais éprouvé la nécessité. Or, sans urgence, pas de présence : j’évolue le plus souvent à côté de mes gestes. Georges me fournit impitoyablement des solutions aux problèmes que je rechigne à me poser.
Pas toujours, cependant. Il y a peu, il m’a recommandé un exercice auquel, pour une fois, je me suis appliqué : attaquer une cymbale en pinçant la baguette avec la pointe du pouce. Vous mettez une vie entière à déplacer un seul doigt d’un seul centimètre et voilà qu’un univers insoupçonné s’ouvre devant vous. J’ai consenti à cet effort minuscule : l’instrument s’est mis à scintiller, la baguette a montré une capacité de rebond dont ni elle ni moi ne l’aurions crue capable. Lorsqu’il s’agit de changer la face du monde, le nez de Cléopâtre se révèle peu de chose, comparé à la pointe du pouce droit de Georges Stanislas Paczynski. C’est la raison pour laquelle cet homme n’est pas n’importe qui.
Je suis très heureux de vous annoncer la sortie, en février prochain, de mon prochain livre aux éditions H&O : « L’Élève est le maître — Essai sur l’épanouissement artistique », dont voici l’argument :
Faut-il avoir un don ou une méthode ? Doit-on imiter les autres ou développer son style ? Comment réagir face à la critique et à l’échec ? Est-il nécessaire d’avoir des relations ? Une carrière est-elle compatible avec une vie de famille ? Quid de l’argent, du trac et des excès en tout genre ? Autant de questions qui ne trouveront pas de réponse dans les conservatoires ou les écoles de musique ; car si les institutions forment les artistes et enseignent la technique, elles ne les préparent pas au métier.
Dépassant les clichés, l’Élève est le maître explore en profondeur tous ces sujets essentiels dans une démarche de clarté et d’authenticité.
Destiné à l’élève comme au professeur, au professionnel comme au mélomane, tous sont invités à glaner dans ces pages des conseils, des anecdotes et des réflexions qui pourront les aider à mieux vivre et comprendre leur art.