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Vernell Anthony Fournier et la révélation de l’indicible

Par Alain Gerber

Mis en terre en novembre 2000, à l’âge de soixante-douze ans, le Néo-orléanais Vernell Anthony Fournier a quand même eu un peu plus de chance que Best : Jack DeJohnette, dont les capacités d’influenceur ne sont pas à mettre en doute, a chanté ses louanges dans une vidéo qui n’est pas passée inaperçue. Encore n’appartient-il pas à la famille des jazzmen dont la disparition a renforcé la présence (Thelonious Monk en premier lieu). Même quand on s’appelle Louis Armstrong, Sidney Bechet, Johnny Hodges, Sidney Catlett, Lester Young, Erroll Garner, Bud Powell, Clifford Brown, Albert Ayler, le mieux serait de remourir tous les dix ou douze ans, de manière à rafraîchir les mémoires. Au surplus, dans la mort comme dans l’existence, la gloire accuse une tendance très certaine à voler au secours de la gloire. Trop souvent, votre cadavre n’en est recouvert que si votre personne s’en trouvait déjà nimbée. Il arrive bien sûr que l’Histoire rouvre des dossiers. Quelle procède, de temps à autre, à des réhabilitations. Comme celle des poètes antiques par Ronsard et ses amis de la Pléiade. Si vous comptez là-dessus, cependant, installez-vous dans un cercueil bien confortable et prévoyez de la lecture : les siècles vont défiler avant que vos mérites soient reconnus. Il n’y a pas que la justice criminelle qui répugne à se déjuger. Le tribunal des réputations, lui aussi, adorerait prononcer des verdicts sans appel. On le comprend : moins on discute les mérites accordés à la rumeur publique à tel ou tel, moins on risque de voir ses oeuvres délaissées. Autrement dit, plus haut et plus clair tinte le tiroir-caisse. Si bien qu’un beau matin quelqu’un viendra vous expliquer qu’il ne faut pas craindre de porter des nullités aux nues si l’on veut endiguer le chômage. J’observe à ce propos que la répugnance à porter des nullités aux nues est étrangement baptisé élitisme par certains. Comme si la beauté non seulement était un luxe, mais un luxe étalé avec arrogance à seule fin d’humilier le petit peuple. Bref, si, pour une raison ou une autre, votre juste lot de gloire vous a échappé quand vous étiez de ce monde, ne comptez pas sur la tombe pour vous rattraper. Il y a certes des exceptions mais, en règle générale, on meurt encore plus mal noté qu’on a vécu.

Dans les colonnes des journaux spécialisés et dans les conversations entre mélomanes, il fut et il reste plus fréquent de faire mention de Vernell Fournier que de Best. Pour les admirateurs du premier, cependant, il n’y a pas lieu de crier victoire. Sauf dans un petit cercle d’initiés, on parlait peu de lui quand il était encore de ce monde, même durant les années où, appartenant au plus populaire des trios avec celui d’Oscar Peterson, il se trouvait plus que d’autres exposé aux regards. On n’en a presque rien dit lorsqu’il nous a quittés. Si des dépêches d’agence ont circulé, ce qui n’est pas certain, le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont pas trouvé le même écho que si, par exemple, Ringo Starr, ce qu’à Dieu ne plaise, avait avalé son ombrelle. À quoi l’on objectera : oui, mais Ringo Starr est autrement plus célèbre que lui ! Sans aucun doute, mais il n’est pas exclu que Vernell soit autrement plus admirable. Quand bien même n’aurait-il pesé que de manière anecdotique sur l’évolution de la batterie de jazz, le batteur des Beatles a inventé presque de toute pièce, et ce n’est pas rien, des modes, des modèles, des modules, bref : des patterns d’accompagnement qui allaient bouleverser l’histoire de l’instrument. Si Vernell a eu fort peu de disciples parmi les batteurs de rock n’roll et de variété (encore que, dans sa ville natale de La Nouvelle-Orléans, ce point de vue mérite d’être nuancé), en jazz, comme le suggérait DeJohnette, il n’en a pas moins changé la face du monde. Légèrement, on veut bien l’admettre, et pourtant de manière indélébile.

Le fait que cette métamorphose ne se voie pas comme le nez au milieu de la figure ne change rien à l’affaire. On ne se cache pas qu’il faut être bien naïf pour supposer qu’au XXIe siècle, en Occident, l’idée pourrait encore venir à quelqu’un d’enterrer un créateur selon ses mérites et non selon son audimat. Mais ne faut-il pas être bien cynique, ou avoir perdu tout espoir en la civilisation, pour accepter comme allant de soi que l’on salue la dépouille d’un homme avec plus ou moins de respect en fonction des sommes qu’il a entassées et surtout fait percevoir à d’autres ? Que l’épicerie en gros et la world company mènent la danse, voilà une réalité dont tout porte à craindre que la fin ne soit pas pour la semaine prochaine. Toutefois, que l’on se vautre sur le parquet pour lui baiser les pieds paraît témoigner d’un zèle un tantinet excessif.

Le nom de Fournier accuse l’ascendance française des personnes qui le portent — cela n’a rien d’extraordinaire en Louisiane. Dans le nord de notre pays, principalement dans le Pas-de-Calais, le fournier (du latin furnarius) était celui qui s’occupait du fournil, autrement dit le boulanger. Si j’ouvre cette parenthèse, c’est qu’il paraît opportun du rappeler sans cesse ce point d’histoire : aux origines du jazz, la composante européenne ne saurait être minimisée. Parce que cette musique était née aux États-Unis, ne pouvait naître que là et précisément dans le creuset de la Nouvelle-Orléans, au carrefour des cultures, des mémoires et des songes, parce que des descendants d’esclaves, plus sûrement que d’autres, lui avaient donné ses lettres de noblesse sur fond de misère et de désespoir, on en est venu à parler à son sujet de « musique afro-américaine ». Mais cette habitude ne doit pas faire illusion : il n’y a là qu’une convention, bien pratique lorsqu’on est en mal de synonymes. Sans les Siciliens (d’ailleurs considérés comme Noirs dans la cité du Croissant), le jazz primitif n’aurait pas eu tout à fait les mêmes accents. Sans les Juifs de New-York, il n’aurait pas tout à fait évolué de la même manière. Et l’on ne parle pas des pierres plus modestes que d’autres communautés, ici ou là, ont apportées à l’édifice. Sans conteste, le jazz est né parce qu’il émanait de l’Afrique et de l’Amérique du Nord — sans conteste, le jazz est né parce qu’il venait aussi d’ailleurs.

Vernell Fournier fut et reste l’un de ces bienfaiteurs tranquilles qui dispensent leurs splendeurs avec discrétion. Aussi faut-il saluer en lui l’étrange figure d’un trésor national ignoré de toutes les nations à la fois. Il ne possédait pas de limousine. Il ne se livrait pas à des pratiques plus ou moins scandaleuses dans les palaces internationaux. Les collégiennes ne s’évanouissaient pas en sa présence. Il se montrait seulement prodigue, mais comme assez peu de musiciens sur terre, de ces petits riens sans lesquels une musique échappe au mystère, au grand soulagement des gens sans exigence. De quoi s’agit-il au juste ? Par exemple, en juillet 1961 à l’Alhambra de Chicago, au sein du Jamal trio, de faire léviter un Star Eyes du trio Jamal, après un long exposé du thème, rien qu’en quittant la caisse claire pour attaquer la grande cymbale. Que fait alors Vernell ? Il marque tous les temps, jouant les noires avec une intensité en apparence égale. Presque rien de plus. Pourtant, c’est la quintessence du swing qui vient en quelque sorte de se matérialiser. Le swing, on pensait le fréquenter depuis longtemps : c’est soudain comme si on n’en avait la révélation. Un musicien accède-t-il au statut de héros pour si peu ? On observera que d’autres y sont parvenus grâce à leurs silences Et même, en certains cas extrêmes, grâce à leurs lacunes (N’est-ce pas, Thelonious Monk ? N’est-ce pas, Miles Davis ? N’est-ce pas, Art Blakey ? N’est-ce pas,  Pee Wee Russell ? N’est-ce pas, Count Basie ?)

Alain Gerber

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