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Denzil DeCosta Best ou comment ajouter par soustraction

Par Alain Gerber

On faisait plus haut allusion à ces batteurs qui, à l’instar de Dave Tough dès les années 30, se sont appliqués à jouer « de l’intérieur » d’une formation, se plaçant en quelque sorte sous leurs partenaires afin de les porter au sommet d’eux-mêmes (je recycle ici  l’image avec laquelle Stan Getz illustrait l’approche de Tiny Kahn). Ils forment une élite paradoxale, où ne se rencontrent guère que des sous-estimés et, lus nombreux encore, de ces personnages auxquels le gros des amateurs accorde en théorie son respect sans les honorer de son affection dans la réalité. On pense en particulier, mais pas seulement, à O’Neil Spencer, membre du sextette de John Kirby. À Vernell Fournier lorsqu’il était membre du trio d’Ahmad Jamal. À Connie Kay : il radicalisa l’approche de Kenny Clarke au sein du Modern Jazz Quartet. À J.C. Heard, l’un des passeurs entre jazz classique et be-bop. À Dave Bailey, fidèle compagnon de Gerry Mulligan des années durant. Chacun dans son coin, tous avaient redécouvert un principe intemporel : en musique, parfois, qui veut le moins peut le plus. Associer minimalisme et batterie, il fallait y penser. Surtout, il fallait avoir le culot de le faire. La culot mais aussi le courage, compte-tenu du peu d’attrait que manifeste le public pour ce genre d’insubordination.

Tout exubérant qu’il fût (c’est le moindre mot), Art Blakey ne se privait ni de sobriété ni même de retenue. Sans quoi il n’aurait pas été capable, en plein triomphe des Jazz Messengers, de s’en tenir à la figure classique du rythme shuffle tout au long d’un microsillon d’une quarantaine de minutes. Sans quoi d’un bout à l’autre de sa carrière, il n’aurait pas ressassé sans montrer la moindre gêne un échantillon de formules dont, au surplus, il n’était pas toujours l’inventeur. Dans ce contexte, on ne verra rien de surprenant à ce qu’il ait un jour glorifié un confrère dont, en apparence, l’attitude pouvait sembler se situer aux antipodes de la sienne : « Si l’on possède réellement le beat, déclara-t-il au cours d’une table ronde, on peut se contenter d’une paire de balais et d’un magazine !  Dans ce domaine, l’un des meilleurs drummers que je connaisse est sans conteste Denzil Best. » Jo Jones, de son côté, avait lancé son fameux « La batterie doit être sentie et non pas perçue », axiome qui aura trouvé une illustration plus frappante encore chez Best que chez son créateur. 

Denzil Best

S’il faut en croire les tenants de cette conception, l’enjeu esthétique ne se situe pas du côté de la fureur et du bruit, mais dans une certaine discrétion, dans une certaine atténuation, voire dans une certaine abstention. Il implique la maîtrise de la litote et de l’art de suggérer. Il réside dans une approche plus impressionniste qu’expressionniste, qui transforme le ci-devant bruiteur en un subtil coloriste. Des hommes sont venus, qui ont eu la tranquille audace d’affirmer qu’en matière de percussion, la virtuosité et l’exploit musculaire, si goûtés du public, sont facultatifs, tandis que la musicalité, généralement tenue pour un luxe lorsqu’un batteur la prend en charge reste obligatoire en toute circonstance. Il y a toujours eu des poètes comme Dave Tough pour s’opposer aux artificiers. Mais dans cette lutte, nul jusqu’à ce jour — sinon peut-être Connie Kay — ne s’est autant mis en danger que Denzil DeCosta, dit Denzil Best.

Aux baguettes, il se rapprochait de Kenny Clarke. Aux balais, tout en faisant preuve d’une irrécusable présence,  il incarnait le minimalisme en ce que celui-ci pouvait avoir de plus intransigeant. Au point que vous pouviez ne pas remarquer l’extrême originalité de son travail et cependant, à votre insu, en ressentir les effets. Ce swing que vous constatiez sans effort chez les autres musiciens de l’orchestre, c‘était lui qui l’inspirait. De toute sa puissance contenue, de toute son éloquence tacite. Dans toute l’histoire de la percussion de jazz, le style de Denzil Best offre le plus frappant, et surtout le plus édifiant exemple d’un usage contre-intuitif des cymbales et des caisses. Peu de batteurs auront su comme lui simplifier, décanter leur jeu au bénéfice de l’intensité et de la subtilité de leur art. J’entends revenir sur le cas de Denzil lorsque j’évoquerai les batteurs engagés pour le pianiste dans Please do not distrurb: Mister Garner is playing piano right now, page ????.

Victime d’une fracture du crâne après une chute dans un escalier du métro de New York, le 24 mai 1965, Denzil a quitté ce jour-là un monde où ce qui le rendait unique  était largement passé inaperçu — et les choses ne se sont pas arrangées depuis. Bill Evans rêva longtemps de jouer en sa compagnie : que je sache, cette information n’a pas fait la une de la presse.

Alain Gerber

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