Par Alain Gerber
Daniel Humair m’y avait incité. En 1968, revenant d’Afrique où j’avais vécu deux ans, j’ai fait la connaissance de Georges Paczynski au Cluny, un café du Quartier latin. Nous n’avions jamais perdu le contact, mais c’est à partir de 1996 seulement que nous nous sommes fréquentés. Dans un studio d’enregistrement puis, une fois l’émission terminée, dans un autre débit de boissons, tout proche de la Maison de la radio. À la jonction de la rue Gros et de l’avenue Théophile Gautier, le Dôme présentait à nos yeux l’avantage d’être délaissé par nos confrères, attirés aux Ondes, à cent mètres de là, par la bousculade, le tintamarre et des tarifs plus dignes de leur superbe.
Lorsque j’ai rencontré Georges, j’ai appris de sa bouche qu’il avait été « instructeur tambour » pendant son service militaire. Pour un homme par qui Daniel se faisait remplacer lorsqu’il se trouvait dans l’incapacité d’honorer l’un de ses engagements, remplir cette fonction me semblait relever de la cocasserie. Sinon de l’ironie. N’était-ce pas une illustration du malin plaisir que, selon plusieurs générations d’humoristes, l’Armée française prenait à sous-exploiter les aptitudes de ses recrues ? J’étais encore assez candide en ce temps-là, assez peu informé des réalités instrumentales et des exigences qu’elles impliquent, pour regarder avec condescendance les percussionnistes qui se risquaient à frapper une caisse sans disposer d’un brevet de jazzman. Tous autant qu’ils étaient, j’avais tendance à les assimiler au garde-champêtre de La Couarde-sur-mer. Lequel, avant d’annoncer qu’on vendait en tel endroit du village des sardines sans tête, mettait la population en alerte au moyen d’un roulement boiteux — sans tête lui aussi, et sans queue par-dessus le marché. Je n’imaginais guère, pour tout dire, que la planète pût porter quelqu’un de la stature d’un Guy-Joël Cipriani, percussionniste de l’Opéra de Paris connu dans le métier comme « le Chopin de la caisse claire » (ni, soit dit en passant, qu’il allait devenir mon voisin rue François-Gérard, à deux pas du Dôme évoqué plus haut).

Mon futur compagnon, appelé à devenir l’un de mes plus proches et nécessaires amis, s’était déjà produit sur les estrades des clubs (ce qui revenait un peu à avoir dit la messe dans un sanctuaire), souvent en compagnie de solistes aussi prestigieux que Phil Woods, Sonny Criss, Hampton Hawes, Art Farmer ou Bill Coleman Plus tard, il rédigerait deux thèses : l’une de doctorat de troisième cycle sur « Baudelaire et la musique » , l’autre de doctorat d’État sur « les racines du rythme musical ». On trouverait sous sa signature des méthodes et des manuels destinés aux instrumentistes, débutants…ou pas : « L’Art de travailler un thème de Jazz à la Batterie », « L’Art de travailler les accords de Jazz au Piano », « L’Art sans art, le mystère de l’apprentissage ». L’équipe des rédacteurs du « Dictionnaire du jazz » édité chez Robert Laffont l’accueillerait dans ses rangs. Avant de présenter une autobiographie fort réussie, « Tout cela avait bien un sens… », il composerait, sur l’histoire de son instrument, des ouvrages de référence d’une conception unique au monde et qui sont aussi, sans le faire annoncer par le garde champêtre, des manifestes esthétiques. Avec Gilles Anquetil et Jean-Louis Chautemps, il serait à mes côtés, une douzaine d’années durant, l’un des brillants intervenants de « Black and Blue », séquence hebdomadaire diffusée par France Culture. On apprécierait ses talents de conférencier jusqu’aux États-Unis. En tant que praticien, il formerait plusieurs trios piano-contrebasse-batterie depuis la fondation en 1992 d’un petit ensemble complété par Jean-Christophe Levinson et Jean-François Jenny-Clark. Ces formations successives signeraient plus d’une demi-douzaine d’enregistrements étrangement passés sous silence dans notre pays alors qu’ils retiendraient ailleurs l’attention, notamment au Japon où deux d’entre eux, « Générations » et « Présences » seraient récompensés par le jury du magazine Jazz Hihyo, dans la catégorie « Instrumental Jazz Audio Disc », de la Médaille d’or en 2009, de la Médaille d’argent l’année suivante. Il serait l’auteur de pièces souvent interprétées par ses trios, ayant exercé déjà les fonctions d’illustrateur musical d’un film de René Féret intitulé « Baptême ». On le verrait apprivoiser le piano après les cymbales et les peaux. En 2004 serait inauguré son fécond partenariat avec l’immense pianiste concertant Georges Pludermacher, rencontré d’abord comme auditeur de « Black and Blue » ; cette collaboration trouverait un écho une dizaine d’années plus tard dans un disque captivant placé sous le patronage posthume d’Igor Stravinsky : « The Rite of Spring and From Rite to Fight ». Devant un tel palmarès, on comprend que la société, admirative et reconnaissante, lui ait alloué sans barguigner de quoi survivre. Sans plus — afin qu’il ne prenne pas goût aux largesses et ne finisse ainsi par entacher sa pureté originelle. Sa consolation, en dehors de ses longues fiançailles avec la musique, aura été de recevoir in extremis, en 2021 — à l’ambassade de Pologne à Paris où il avait déjà donné plusieurs concerts — le prix du « Polonais remarquable » (Wybitny Polak), décerné à ceux de ses compatriotes qui, opérant à l’étranger, y ont contribué au rayonnement de leur pays natal.
Au Cluny, alors que nombre de ces hauts faits n’avaient pas encore été accomplis, j’étais loin d’imaginer qu’en instruisant un quarteron d’aspirants tambourinaires, il trouverait une autre de ses vocations, et pas celle dont on se souviendra le moins. Depuis sa nomination en tant que professeur de percussions au conservatoire de Colombes, en 1971, il n’a jamais cessé d’enseigner. Il a partagé son savoir et son expérience aussi bien dans les conservatoires publics (entre autres le C.N.S.M. de Lyon) que dans les écoles privées (on pense au légendaire C.I.M. de la rue Doudeauville). On lui a demandé, on lui demande toujours, d’animer des séminaires et des master classes, dans notre pays comme à l’extérieur de nos frontières. Aujourd’hui encore, à plus de quatre-vingt ans, il ne manifeste pas l’intention de renoncer à administrer des cours particuliers de batterie, auxquels sont venus s’ajouter, comme si cela ne suffisait pas, des cours de trio. Et il n’a pas besoin de battre le rappel pour voir non seulement venir à lui, quelquefois de très loin, de nouveaux étudiants, mais aussi, c’est le point que je voulais souligner, pour voir revenir assez souvent quelques-uns des anciens.

Chez ces derniers, ce qui frappe est la dévotion teintée qu’affection qu’ils lui portent. On dira qu’elle n’est pas si rare dans les relations pédagogiques. Ce qui l’est davantage est sa persistance. On dirait que plusieurs de ses débiteurs, devenus professionnels à leur tour, entretiennent avec soin cette faculté. Et cela alors même que, s’ils restent friands de ses conseils et de ses considérations, toujours avides de l’entendre exposer une philosophie de l’instrument qui lui appartient en propre, ils ne revendiquent aucunement d’être ses disciples. Mais justement…
Mais justement, ce qui les fait accourir, c’est que le maître enseigne en premier lieu, non pas ceci ou cela, non pas à exécuter tel « plan », non pas à maîtriser tel ou tel style : bien plutôt à tirer toutes les conséquences d’un principe fondateur, une formule généralement attribuée à Goethe dont il a fait en 2014 le titre d’un de ses disques : « Le but, c’est le chemin ».
Dans l’introduction à cette œuvre, qu’il a lui-même conçue, Paczynski résume par cette définition un texte capital dont les résonances s’étendent bien au-delà du sujet abordé : « Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », publié par le penseur et professeur d’université allemand Eugen Herrigel en 1948. À ses élèves, Georges souhaite d’abord apprendre à apprendre. C’est-à-dire à cesser d’être les consommateurs pour devenir les acteurs de leur propre apprentissage. Il ne s’agit plus d’extorquer ses trucs au magicien. L’heure est à l’introspection. À l’exploration et à l’exploitation de soi-même.
À l’accouchement des esprits, invités, pour mieux se connaître, à évoluer en équilibre entre le socratique « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » et la promesse d’être initié à « ce que l’on ne sait pas que l’on sait ». Confucius voyait « la véritable science » dans l’aptitude à prendre conscience tout à la fois, « que l’on sait ce que l’on sait » et « que l’on ne sait pas ce que l’on ne sait pas ». Avec Jean Piaget, la psychologie de notre temps ajoutera que ce qui importe, c’est « ce que l’on fait quand on ne sait pas ». Et, ce que vous faites, en musique comme ailleurs, nul ne peut le faire à votre place. Pour vous complaire et s’attirer votre gratitude, le maître peut tenir votre main, de manière à faire de vous sa marionnette — mais il aura par là même failli à sa tâche, puisqu’il vous aura abandonné à l’ignorance et privé ainsi de la « seigneurie de vous-même ». Selon Montaigne, « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi ».
Voilà ce qu’on vient chercher auprès de Paczynski. Ceux qui ont besoin de sa parole lui doivent tout en général, aussi n’ont-ils que faire de lui devoir quelque chose de précis, la bonne technique du flamacue ou l’art de jouer la samba avec une paire de balais dans chaque main. Pour dominer ces choses-là, la plus problématique mais en définitive la plus profitable des initiatives qu’ils puissent prendre est de s’adresser à eux-mêmes et, selon l’antique précepte, d’apprendre de leurs échecs. Le paradoxe et l’oxymore sont à la fête : chez Georges comme chez tout maître digne de sa mission, on apprend d’abord — c’est une fastidieuse conquête, mais elle n’a pas de prix — à devenir autodidacte. On apprend à s’apprendre. Pour un instrumentiste, la tâche est infinie : plus il comble le gouffre de son insuffisance, plus celui-ci se creuse sous son pas. On obtient certes des résultats mais, avec un peu de chance, on n’atteindra jamais son but. Le but, c’est le chemin — quelle autre issue ? Boileau avait vu trop court : c’est plus de vingt, plus de cent fois qu’il faut sur le métier remettre son ouvrage. Toujours tout recommencer, il n’existe pas d’autre façon de prendre un bon départ, de prendre son essor, de s’envoler, d’échapper à la foncière impuissance qui n’en restera pas moins été la clé ultime de toute prise de pouvoir sur soi.
Informé de tout ce qui précède, on ne s’étonnera plus que mon vieil ami soit désormais le plus assidu de ses étudiants. Il ne se passe plus guère de jour sans qu’il ne découvre, dans la pratique de l’instrument ou dans l’exercice de la composition, quelque chose qu’il ignorait savoir.

Depuis longtemps, nous n’allons plus deviser au Dôme, tous les trois vendredis. La nostalgie nous poursuit de ces instants où l’on ne se disait pas toujours des choses importantes (quelquefois si, pourtant), mais que nous savourions parce que, en marge de la vraie vie quoique dans un décor des plus réalistes, ils étaient comme volés au temps qui passe. Nous commandions, dans des verres ballons, un peu d’un vin rouge qui n’était même pas bon. Puis, c’est la règle du jeu dans tous les bons bistrots, nous refaisions le monde. Assez négligemment, il faut bien l’avouer. Nous refaisions un monde, ce qui nous exaltait, mais nous n’y touchions guère, ce qui nous soulageait.
Vingt ans après, nous ne nous y risquerions plus. Dans l’intervalle, d’autres se sont chargés de la besogne. Avec tant d’empressement qu’ils ont salopé le travail. Comment aurions-nous pu les arrêter ? Ils étaient toute une armada. D’emblée, ils nous a fallu céder sous le nombre. Ainsi sommes-nous devenus les survivants d’un monde imparfait que nous aurons aimé à retardement après l’avoir accablé de reproches. En même temps que nous sommes les passagers clandestins d’un monde plus imparfait encore, où nous nous prenons plaisir à nous attarder. Ce monde qui nous apparaît fat, grotesque, « absurde », selon mon camarade, de surcroît abrasif et satisfait de ses bassesses jusqu’à l’enivrement. Un univers paraît-il post-moderne, épris d’injustice, d’usurpation et de mensonge autant qu’un croyant ne l’est d’éternité. En dépit des rodomontades de mai 68, sans doute notre génération n’aura-t-elle pas refait l’ancien monde. Mais elle aura été refaite par le nouveau ! À ceci près qu’elle se sait moins à plaindre que lui. La guerre froide, le péril nucléaire, les disques des yéyés, le cassoulet lyophilisé… Les menaces ne nous faisaient pas défaut. Pour autant nous n’aurons jamais vécu avec le sentiment d’être des condamnés à mort jouissant d’un sursis indéterminé mais forcément éphémère. Georges et moi, nous avons montré assez d’insouciance pour nous jeter à corps perdu dans des aventures réputées périlleuses. Grâce à quoi
nous sommes vieux sans avoir appris à vieillir. La vieillesse est posée sur nous tel un travestissement. Elle ne nous traverse pas le cuir. À travers tout, nous sommes restés les hôtes du café Cluny. Aujourd’hui disparu — la métaphore est presque trop appuyée
À présent, nous nous téléphonons chaque semaine. Plusieurs fois, et toujours longuement. Je les regarde, dans les allées de La Valette : la plupart des autres vieux ont su vieillir au-delà de l’appel du devoir, quand ils ne l’ont pas devancé. Au moins leur ressemblons-nous lorsque nous évoquons — invoquons parfois — ceux qui tombent autour de nous. Nous déplorons de ne plus savoir au juste si tel musicien que, chacun de son côté, nous admirons depuis l’adolescence, est encore parmi nous. Les chaînes de radio et de télévision, les grands médias témoignent de leur grandeur en ne gâchant plus « le temps de cerveau humain disponible » pour les annonces publicitaires sous le prétexte folklorique de dire adieu à des personnages qui — en « mauvais clients », comme aiment à dire les meneurs de débats — ont tenté de se soustraire à l’emprise démagogique. On ne pleure plus que les morts… comment dire ?… sympas. L’audimat vous poursuit jusque dans la tombe.

Sans nous lasser, nous parlons de batterie. Georges me raconte les progrès qu’il accomplit sans relâche ; je l’informe de ceux que je n’ai toujours pas faits. Il me passe de bons tuyaux, trop généreux pour admettre que je ne suis pas la bonne machine. Ma propre destinée est de jouer (si j’ose dire) en dilettante. J’éprouve en permanence du plaisir à le faire, mais je n’en ai jamais éprouvé la nécessité. Or, sans urgence, pas de présence : j’évolue le plus souvent à côté de mes gestes. Georges me fournit impitoyablement des solutions aux problèmes que je rechigne à me poser.
Pas toujours, cependant. Il y a peu, il m’a recommandé un exercice auquel, pour une fois, je me suis appliqué : attaquer une cymbale en pinçant la baguette avec la pointe du pouce. Vous mettez une vie entière à déplacer un seul doigt d’un seul centimètre et voilà qu’un univers insoupçonné s’ouvre devant vous. J’ai consenti à cet effort minuscule : l’instrument s’est mis à scintiller, la baguette a montré une capacité de rebond dont ni elle ni moi ne l’aurions crue capable. Lorsqu’il s’agit de changer la face du monde, le nez de Cléopâtre se révèle peu de chose, comparé à la pointe du pouce droit de Georges Stanislas Paczynski. C’est la raison pour laquelle cet homme n’est pas n’importe qui.
Alain Gerber

Merci à Alain Gerber de m’avoir confié cet article inédit.
EG