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Introduction

Doigtés et positions

Contrairement aux partitions contenant la totalité des notes qui seront jouées une fois pour toutes, l’harmonisation des standards est par nature non fixée. Certes enviable, cette souplesse peut parfois laisser le jeune musicien de jazz désemparé, en particulier pour ce qui concerne les doigtés à employer. Comment décider de la meilleure façon d’exécuter un trait ou un accord… si celui-ci peut constamment changer ? Quel principe appliquer ? Là encore, la phase préparatoire va nous rendre de précieux services. À travers les nombreux exercices de transposition, nous aurons l’occasion de nous familiariser avec les principales positions et de développer des réflexes digitaux. Bien sûr, nous n’aurons pas réglé la totalité du problème, car il restera un travail d’adaptation à effectuer pour conclure l’étude, cependant nous aurons en quelque sorte préparé le terrain le plus possible et la main de l’élève trouvera vite des solutions logiques et naturelles.

Tous les doigtés qui sont proposés ici le sont à titre indicatif, même s’il s’agit de ceux que nous estimons les plus efficaces. Nous les préciserons pour chaque exercice, puis uniquement si cela s’avère nécessaire. Il faut donc, tant que l’on n’a pas rencontré une nouvelle indication, continuer d’appliquer le doigté précédemment donné.

Pour autant, le doigté parfait n’existe pas, et en réalité, seul importe le confort de l’instrumentiste qui doit toujours rechercher la solution la plus efficace lui posant le moins de contraintes physiques. À terme, l’aisance acquise doit permettre d’augmenter le tempo sans peine et sans dépense d’énergie inutile.

En jazz, il faut ajouter que certaines conduites de voix nous poussent à adopter des gestes et des doigtés souvent peu orthodoxes. Inévitables, ces entorses à la technique académique sont la résultante d’un langage dont la forme expressive est en constante mutation ; elles sont en ce sens tolérées et, au demeurant, attestées par les vidéos de maîtres dont nous disposons et qui montrent leurs mains en gros plan.

Notation de la tétrade

Nous préciserons l’ordre des notes qui composent chaque position nouvelle. Cet ordre sera indiqué par les chiffres cerclés ① ③ ⑤ ⑦ ⑨ ⑪ ⑬, correspondant aux notes de la tétrade et à ses notes d’extensions. Il est toujours exprimé du bas vers le haut. Nous utiliserons cette notation pour dissiper toute confusion avec les doigtés. Les altérations comprises dans le chiffrage d’accord ou « naturelles » ne sont pas reportées dans le cercle. Ainsi pour un Cm7, le chiffre ③ correspond bien à une 3ce mineure, sans qu’on ait besoin d’ajouter un bémol. De même, pour C7(♭9), le chiffre ⑨ correspond bien à un Ré♭, sans précision supplémentaire.

Voix ou parties

Pour désigner les notes constitutives d’un accord, nous ferons constamment référence aux voix (ou parties). Cette convention d’écriture, héritée de l’harmonie vocale, nous rappelle que chaque partie d’un accord peut être considérée selon sa tessiture, c’est-à-dire selon la possibilité de chanter plus ou moins haut, en fonction de son instrument vocal, dans une dimension horizontale et autonome. Il existe quatre voix distinctes : le soprane (ou soprano), voix la plus aiguë ; l’alto, 2e voix, ou voix se trouvant sous le soprane ; le ténor, 3e voix, se trouvant sous l’alto ; la basse, voix la plus grave.

Voix et parties

Lorsqu’on analyse des accords de 5 sons, on peut considérer que la voix supplémentaire correspond à un divisi, c’est-à-dire à une division de la partie concernée en deux sous-parties. Il peut y avoir plusieurs divisis dans un accord, et autant de sous-parties (accords de 6 sons et plus).

Tessiture et limites d’intervalles

En tant qu’expression ponctuelle et simultanée de plusieurs « voix », on peut considérer qu’une position spécifique atteint également des limites de tessitures, toutefois, cette restriction est essentiellement due aux limites d’intervalles. Les intervalles à prendre en compte sont ceux formés par la basse et le ténor. Il s’agit de l’intervalle de tierce, de quinte, de septième, de neuvième, de seconde, de quarte et de sixte.

Le tableau suivant recense les limites des intervalles formés par ces deux voix et principalement utilisés pour la construction des positions. Les intervalles mineurs ou diminués sont indiqués en noir ; les intervalles majeurs ou justes sont indiqués en clair ; les traits continus indiquent les limites supérieures et inférieures ; les traits en pointillé indiquent une absence de limite supérieure.

Si les limites que nous indiquons ici doivent permettre à l’élève de découvrir et travailler les positions dans un cadre pédagogique fécond, ce dernier doit garder à l’esprit que ces mêmes limites ne sont pas inamovibles. Une fois passée la phase d’apprentissage, et même si les grands principes de consonance liés à la hauteur des sons restent valables, on ne sera pas étonné de constater que certains harmonistes excèdent fréquemment les limites d’intervalles. Ces transgressions restent liées à un cadre artistique spécifique : tempo lent, parallélisme, création d’un climat musical particulier, recherche de « dissonance », etc. Pour le dire autrement, les repères ne sont pas absolument figés, et il ne faut pas hésiter à explorer régulièrement des sonorités au-delà des limites préconisées.

Ajoutons enfin que les pianos, notamment à queue, disposant d’une longueur satisfaisante de cordes (et bien accordés, cela va sans dire), offrent une plus grande tolérance inférieure aux intervalles, et que le toucher considéré comme la maîtrise digitale du volume des voix (un aspect de la technique pianistique trop souvent négligé) permet l’exacerbation ou l’atténuation sélective des éléments constitutifs d’un accord. En d’autres termes, une bonne technique autorise l’expression de certains intervalles au-delà des limites préconisées, à condition de pouvoir contrôler séparément la dynamique des deux voix inférieures (basse jouée f ou mf et ténor joué mp). Ces considérations, nonobstant, s’appliquent également et avant tout aux positions exprimées dans un registre conventionnel.

Hiérarchie sonore

Chaque accord doit être appréhendé dans sa dimension orchestrale : la mélodie, le soprane, doit clairement prédominer (nuances mf à f); les voix qui accompagnent cette mélodie ne doivent pas l’écraser (nuances mp à p) — exception faite de la basse qu’on laissera saillir naturellement de l’accord pour lui conférer un ancrage satisfaisant.

Cette considération sonore est indispensable si l’on veut acquérir un beau son. Exprimer les bonnes notes ne suffit pas, il faut respecter ce principe d’étagement « vocal » naturel. Le cas échéant, les positions seront brouillonnes, déséquilibrées et au final inélégantes. Passée la phase d’apprentissage de la tétrade, ce principe devra être rigoureusement appliqué dès l’étude des premiers enchaînements.

En cas de doute, on pourra passer par une étape transitoire où les accords seront joués en arpèges très rapprochés ou roulés, voire égrainés, ceci favorisant la prise de conscience du son désiré par la mise en exergue décalée de la ligne mélodique.

La figure ci-dessous propose trois manières de jouer un même enchaînement :

— en l’exprimant d’une façon unitaire et verticale (c’est-à-dire en mettant suffisamment de poids sur le 5e doigt pour faire ressortir le soprane) ;

— en roulant l’accord d’une manière assez serrée afin de faire « jaillir » le soprane ;

— en égrainant l’accord d’une façon plus espacée afin d’éprouver et de contrôler la nuance produite par chaque doigt.

Tonalités enharmoniques

L’enharmonie permet de considérer des sons identiques selon des noms différents. Au cours de notre travail, il sera nécessaire de faire régulièrement un travail de transposition enharmonique. Dans le jazz, il est en effet fréquent de jongler avec au moins deux paires tonales : Do dièse / Ré bémol ; Fa dièse / Sol bémol. On rencontrera d’autres enharmonies, mais celles-ci sont les plus fréquentes et doivent (indépendamment de l’analyse qui exclut le plus souvent une tonalité au profit d’une autre) être pensées et jouées séparément et alternativement.

L’exemple suivant reprend une cadence exprimée dans des tonalités enharmoniques.

Tonalités enharmoniques

Échelles de transpositions

Une des clés de l’apprentissage consiste à maîtriser les positions et les enchaînements dans tous les tons. Cette habitude a pour objet de parfaitement valider la connaissance d’un élément de langage nouveau et de se préparer à sa mise en œuvre dans n’importe quel contexte. Pour ce faire, chaque exercice explorera donc les douze tonalités (ainsi que deux paires enharmoniques) en suivant différents cycles :

— le cycle des quintes (justes, ascendantes ou descendantes) qui couvrent toutes les tonalités ;

Cycles des 5tes

— la gamme par ton (ou échelle unitonique) qui devra être transposée une fois pour couvrir toutes les tonalités ;

Échelles unitoniques

—  l’échelle diminuée qui devra être transposée deux fois pour couvrir toutes les tonalités.

Échelles diminuées

Ces cycles utiliseront l’écriture enharmonique ; ils ne seront jamais joués de bout en bout sans changement de sens, mais systématiquement adaptés à la hauteur de la position, c’est-à-dire en les passant à l’octave inférieure ou supérieure chaque fois que cela sera nécessaire pour respecter les limites d’intervalles.

Cycle de 5tes linéaires

L’agencement linéaire faisant entendre certaines positions au-delà des limites d’intervalle prédéfinies (figure 1), il doit être remanié et adapté au registre (figure 2).

Figure 1
Figure 2

Les endroits dans le cycle où il faudra effectuer ces passages à l’octave seront dépendants des intervalles utilisés : ils changeront donc en fonction de chaque position et reposeront comme toujours sur la bonne connaissance des limites de tessitures.

Métriques et rythme harmonique

Pour ne pas surcharger l’ouvrage et permettre à l’élève de clairement percevoir les temps forts et faible d’une cadence, nous présenterons chaque progression selon un rythme harmonique simple et une métrique le plus souvent binaire. Nous pensons que l’harmonie est une discipline complexe, et qu’elle nécessite, au début, de ne pas se télescoper avec un autre domaine d’étude.

Pour autant, il faut bien reconnaître que le jazz du 21e siècle est résolument complexe du point de vue rythmique. Le musicien chevronné ne peut plus se permettre d’ignorer les métriques impaires et se doit d’être aussi à l’aise en 5/4 ou 7/8 qu’en 4/4 ! À cet effet, nous proposons des variations de métriques sur des exercices déjà étudiés afin de permettre au lecteur de se familiariser avec ces signatures rythmiques de prime abord déconcertantes. Ce cadre familier permettra de développer de nouveaux réflexes de placement rythmique qui se révéleront utiles en situation de jeu.


N’hésitez pas à commenter ou à m’envoyer vos remarques. Vous pouvez aider à la maintenance du site en faisant l’acquisition d’une partition ou d’une vidéo.

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Les Bases de l’harmonisation (édition du blog)

Les Bases de l’harmonisation est un projet qui me trotte dans la tête depuis un moment, largement encouragé par mes élèves qui me demandent régulièrement de regrouper l’ensemble des exercices qu’ils ont travaillés sous ma supervision et qu’ils aimeraient posséder aux fins de révision sous forme d’ouvrage. J’en ai commencé la rédaction en 2017 (nous sommes en 2022 au moment où je rédige ces lignes). On s’étonnera de cette lenteur (sachant que j’ai écrit certains de mes romans en quelques mois à peine !), mais produire un texte d’une nature aussi technique et ambitieuse nécessite du temps, de la patience, des tâtonnements, et une constante remise en cause éditoriale.

Au fil des pages, j’ai du reste progressivement resserré le contenu du livre (qui à ce jour est presque achevé) dans l’unique but de le rendre plus digeste et plus efficace.

En attendant une parution traditionnelle, je me suis dit qu’il serait intéressant de partager une partie du texte sur le site, sous forme d’articles de blog. Ce procédé me semble proposer plusieurs avantages : il offre des informations de qualité aux musiciens ayant envie de progresser et de découvrir une nouvelle approche harmonique ; il prolonge l’esprit de l’Internet originel (que les musiciens de ma génération ont connu) basé sur le partage et la gratuité (même si la gratuité totale est évidemment un leurre).

Mais le principal intérêt que je vise est ailleurs.

Bêta-testeurs/bêta-lecteurs

J’ai été très étonné d’apprendre que les éditeurs de jeux vidéo ne sortaient plus leurs produits, surtout les plus populaires et les plus vendeurs, en une seule fois. Au contraire, ils publient progressivement un contenu sélectif dont ils font profiter en priorité des joueurs ayant accepté d’être des cobayes, des « bêta-testeurs ». Cette façon de procéder, apparemment contre-productive (le contraire, par exemple, d’un blockbuster cinématographique disponible sur tous les écrans du monde simultanément), est en fait très intelligente. En effet, un jeu — en particulier s’il est très riche et propose de nombreux tableaux/mondes — sera nécessairement truffé de bugs en tous genres. C’est un impondérable : les éditeurs auront beau essayer de passer leur logiciel et leurs lignes de codes au crible, il restera toujours des erreurs cachées… et c’est là précisément que les bêta-joueurs entrent en scène. En explorant le jeu de fond en comble, en suggérant des modifications et en acceptant de faire remonter les problèmes rencontrés au cours de leurs parties, ces crash-testeurs améliorent la qualité finale du produit, alors qu’il n’est pas encore achevé ni pleinement commercialisé.

En y réfléchissant bien, j’ai trouvé cette idée brillante, et j’ai pensé qu’une méthode d’harmonie écrite en partie sous cette forme gagnerait à tous les niveaux. Elle permettrait de décoquiller le texte et les figures musicales au maximum (les fautes étant, tous les auteurs le savent, malheureusement inévitables), mais surtout d’éclaircir certains passages et de rendre l’ensemble le plus intelligible possible.

J’invite donc tous mes collègues, tous les musiciens, tous les curieux à s’approprier la bêta-publication des Bases de l’harmonisation. Leurs remarques et commentaires bienveillants sont les bienvenus. Les lecteurs les plus assidus et les plus pertinents se verront associer au processus final d’impression et apparaîtront dans la section « remerciements » de l’édition papier.

Bonne lecture et bonne musique,

Étienne Guéreau

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Three Little Harmonic Tricks

Voici trois compositions originales en forme de clin d’œil harmonique. Les deux premières sont dédiées à des musiciens ayant contribué au financement de notre disque So Predictable ; la dernière est dédiée à mes élèves.

En espérant que tout cela vous donnera envie de jouer et vous apportera la certitude qu’avec un peu de pratique, on peut vraiment s’amuser à tout harmoniser !

Étienne

P.s. N’hésitez pas à me laisser un petit mot en commentaire : ça fait toujours plaisir et ça chatouille l’algorithme !

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My One And Only Love — version intermédiaire/préparatoire

Bonjour à tous,

Voici une version « simplifiée » de mon arrangement de My One And Only Love. Partant de la version originale, j’ai supprimé certains accords de passage afin de faciliter la compréhension globale des techniques employées. Il s’agit donc d’une version d’étude qui vous permettra de découvrir et de vous familiariser avec certains renversements.

La partition :

Laissez-moi en retour un gentil commentaire ci-dessous afin de chatouiller les algorithmes des moteurs de recherches.

L’arrangement original (version avancée) se trouve ici.

Bonne musique,

Étienne

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Combien de standards faut-il connaître ?

Chaque année, la même question revient : pourquoi n’a-t-on pas établi une liste de standards à connaître ? Pour les étudiants désireux de se présenter à une jam-session dans de bonnes conditions, l’interrogation semble légitime ; et pourtant, si de telles listes existent bel et bien sur divers blogs ou sites dédiés au jazz, il nous faut expliquer pourquoi la réalité musicale finira invariablement par doucher les espoirs des élèves les plus consciencieux.

Tout d’abord, nous n’y couperons pas, qu’entend-on exactement par « standard » et par « connaître » ? Répondre à ces questions nous permettra de mieux digérer les conclusions de ce billet.

Un standard de jazz est une œuvre qui présente des caractéristiques stylistiques et historiques ayant entraîné la reconnaissance de sa valeur et de son utilité par une communauté artistique et éditoriale. Les standards forment un ensemble traditionnel de répertoires — entendu tels un catalogue de morceaux ou encore un réservoir de thèmes — dont se servent les musiciens aux fins de production scénique (concert ou jam-session) et discographique. Les œuvres sont généralement classées en trois grandes catégories :

— les musiques de films et chansons de comédies musicales (thème de Cole Porter, des spectacles de Broadway, etc.) ;

— les compositions des instrumentistes eux-mêmes (des thèmes de Monk à ceux de Michael Brecker en passant par Bill Evans) ;

— les pièces empruntées à d’autres univers stylistiques (air traditionnel comme Greensleeves ou Danny Boy, chansons des Beatles ou de Stevie Wonder…).

Un standard de jazz est une œuvre qui présente des caractéristiques stylistiques et historiques ayant entraîné la reconnaissance de sa valeur et de son utilité par une communauté artistique et éditoriale.

Comment à présent définir la connaissance ou plus précisément les degrés de connaissance d’un morceau ? Ramené à son expression la plus fondamentale, un morceau de musique tient en vérité à peu de choses : une mélodie, des accords de fonction, une métrique, un tempo, une forme. Ceci posé, si chaque artiste tend à creuser un répertoire et à poser son dévolu sur certains thèmes en particulier, c’est évidemment parce qu’on ne peut pas bien jouer tous les standards. On peut, avec un peu de métier se dépatouiller de n’importe quelle situation, c’est sûr, mais la réalité discographique nous prouve que les musiciens les plus chevronnés inscrivent, pour des périodes plus ou moins longues — parfois définitivement —, certains morceaux à leur répertoire. Dans le cas qui nous occupe, le problème est ainsi le suivant : on peut interpréter, d’oreille notamment, un très grand nombre de thèmes, surtout si ceux-ci possèdent une structure harmonique classique et facilement prévisible, néanmoins, pour ce qui concerne le degré de maîtrise et de qualité que l’on proposera à la faveur de ce répertoire, ma foi, disons que n’est pas Keith Jarrett qui veut… En somme, on peut jouer très bien très peu de morceaux ou l’inverse. Toutefois, et je conclurai ici avec ce qui reste une notion très personnelle, je pense qu’il n’est pas possible d’offrir un arrangement riche, des phrases intéressantes et développer des réflexes de transposition sans s’être un minimum penché sur une composition.

Alors, comment dire qu’on « connaît » bien un thème ? Pour ma part, je possède une règle assez simple mais qui a déjà prouvé son efficacité : être capable de jouer l’ensemble (les chansons surtout) dans au moins deux tonalités — ceci obligeant à avoir effectué une analyse globale. C’est loin d’être parfait et ça n’empêchera pas les petites erreurs, mais c’est mieux que rien.

La liste introuvable

Bien, maintenant que nous savons de quoi nous parlons, tentons d’établir une liste idéale de morceaux. Comment procéder ? Il nous faut choisir des thèmes populaires, bien sûr, c’est-à-dire joués par le plus grand nombre de musiciens. Ici, le piège consisterait à penser l’ensemble in abstacto, sans le relier à un contexte particulier. Car poser la question du répertoire, c’est aussi s’interroger sur ceux qui le jouent. Et force est de constater que chaque communauté, chaque pays (et chaque époque) possède ses œuvres de prédilections, ses styles (parfois exclusifs), ses codes. Une jam vocale entraînera un répertoire spécifique ; une soirée animée par un saxophoniste sera probablement placée sous les auspices d’une figure historique ; certaines rythmiques rechignent à jouer des bossas tandis que d’autres boudent tout tempo inférieur à 250… Hum, pas évident. (Ah, au fait, vous ai-je parlé des jams qui snobent les standards « connus » ?)

Mais tous ces musiciens partagent bien un répertoire, que diable ! Tout le monde connaît Autumn Leaves et All The Things You Are, non ? Soit : les « saucissons » sont une réalité qu’on ne peut pas nier. Alors combien d’incontournables mettrons-nous dans ce répertoire ? Dix ? Cinquante ? Cent ? Deux cents !? Quels chiffres semblent le plus à même de contenir le meilleur d’un catalogue qui en compte au bas mot cinq mille ? Sachant que choisir, bien sûr, c’est éliminer. Élire un certain nombre de thèmes revient à en délaisser d’autres. Bon, la science à la rescousse, dans ce cas : pourquoi n’a-t-on jamais établi un outil statistique, un algorithme qui recenserait mathématiquement les standards les plus joués ? Encore faudrait-il se mettre d’accord sur les variables à intégrer dans le programme… Bon, l’expérience des profs, alors : pourquoi ceux-ci ne fournissent-ils pas systématiquement en début d’année une liste type ? Certains le font, effectivement… et bien sûr, il n’y a pas deux listes similaires ! Les divergences entre les membres d’une équipe pédagogique seront-elles de nature à rassurer les élèves, tant s’en faut ? Pas gagné.

Quoiqu’alléchante, l’existence d’un corpus, c’est ce que je m’ingénie à démontrer, se heurterait toujours à des situations particulières, des contextes d’exclusions, des préférences qui le rendraient presque impossible à arrêter. Toute tentative, en réalité, pour établir un rapport comptable entre le musicien de jazz et son répertoire est vouée à l’échec, car ce n’est pas sur ce plan, d’un intérêt limité, qu’il convient de situer la relation. Pour autant, c’est bien la nature de ce lien qu’il nous faut comprendre et définir.

Indépassable horizon

Au vrai, dans la culture jazz, le répertoire fait partie intégrante de l’univers du musicien ; il est à la fois sa matrice, sa structure et son horizon — par essence intangible. Les thèmes ne sont pas simplement une phase de l’apprentissage que l’on dépasse un beau jour, ils font partie de la vie du musicien, il forme une matière organique en perpétuelle mutation, un corps symbiotique que la tradition à greffer sur son hôte et qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa carrière, évoluera avec lui, disparaîtra avec lui. Poser un cadre, une limite à cette relation n’aurait aucun sens, aucune pertinence. Est-il possible de proposer des seuils minimaux ou maximaux lorsque le concept invoqué est par définition en constante extension ? Enfant, adulte, amateur, professionnel : tous ont défloré le Répertoire en effectuant leurs premiers chorus maladroits sur un blues. Cet événement fondateur ne représentait pas le point de départ d’un compte à rebours amenant l’instrumentiste vers un objectif numérique prédéfini. Il s’agissait du début de la cohabitation. Fusionnelle et incommensurable.

Au cours de sa vie, un musicien retiendra des thèmes, en oubliera d’autres, puis à la faveur de sa maturité, de son expérience scénique, de nouvelles connaissances techniques et discographiques, de rencontres humaines édifiantes, de lectures, de prises de conscience, il les redécouvrira sous un jour nouveau, puis selon une alchimie strictement personnelle il développera un lien étroit avec certaines œuvres qu’il jouera et rejouera sans jamais se lasser, sans jamais cesser de prendre du plaisir, s’aventurant dans des contrées musicales que personne d’autre que lui ne pouvait cartographier, équipé d’une boussole harmonique démagnétisée et d’un métronome capricieux. C’est à ce prix que les latitudes les plus fertiles sont un jour foulées.

Alors, combien de standards faut-il connaître ? Réponse (que l’on pourrait prendre pour la pirouette qu’elle n’est pas) : toujours plus, nous n’en connaîtrons jamais assez ! Le répertoire est telle une pièce improbable qui grandit à mesure que l’on y entasse des souvenirs. Pour le néophyte, cette pièce semble très petite et facile à combler ; pour le musicien chevronné, plus le temps passe et plus l’espoir de remplir intégralement cet espace en constant élargissement s’évanouit.

Cet apprentissage doit être rangé juste à côté du travail technique, de l’éternelle recherche du geste parfait. Un passionné de jazz modifie régulièrement son jeu, progresse, relève et observe ses pairs, suit des conseils, prodigue des conseils, s’intéresse aux styles, aux arrangements, aux personnes qui forment le cœur et les poumons de son monde artistique. Un musicien écoute, corrige, tâtonne, compare, juge, trouve, perd, retrouve, perd à nouveau… Il poursuit une quête sans fin.

Le syndrome du philatéliste

Lorsque j’avais 18 ans, j’avais un petit carnet dans lequel je notais soigneusement les thèmes que j’avais travaillés. Comme un collectionneur passionné, je tournais régulièrement les pages, comptais et recomptais le nombre de mélodies que j’avais apprises. Je crois que j’ai dû arriver à un chiffre avoisinant les 150. Puis, j’ai opéré un changement radical dans ma façon de jouer, et j’ai eu l’impression que ces thèmes, tout bien pesé, je ne les connaissais plus, qu’il me fallait les réapprendre, les redécouvrir à l’aune de mes nouvelles compétences harmoniques. Tout cela, finalement, n’avait pas servi à grand-chose. J’ai compris que, comme tout collectionneur, c’était la vitrine qui m’intéressait plus que les objets qu’elle contient. Aujourd’hui combien de standards sont à ma portée ? Est-ce que j’ai doublé le chiffre de l’adolescent ? Aucune idée, cette question m’importe peu. Je continue de découvrir des mélodies superbes, tous styles confondus. Et je revisite fréquemment des morceaux qui m’étaient sortis de l’esprit.

Pour guider son choix, on peut à la rigueur établir un principe assez simple (qui trouvera rapidement ses limites) : si un thème a été enregistré par au moins trois artistes que vous admirez, cela signifie qu’il s’agit potentiellement d’un standard à connaître. Ça vaut ce que ça vaut. Quant à savoir si le moment est venu de l’apprendre… Le seul conseil que je puisse donner en la matière est de fréquenter les jams et de suivre son instinct. Par expérience, chacun repère très vite les chansons et les formes qu’il doit intégrer. Pour le reste, il faut activer son propre radar, un filtre qui organisera son travail selon son envie, son niveau de compétence (éventuellement aidé d’un professeur), son temps libre, ses impératifs.

Une chose est sûre : il est impossible de retenir tous les standards et il viendra toujours un moment où l’on vous demandera de jouer un thème et où vous devrez opposer un refus. Mais c’est la suite qui importe : ce thème qu’on vous a réclamé, vous ne le connaissiez pas, ou plutôt… vous ne le connaissiez pas encore ! Car vous allez l’apprendre, bien sûr. Et vous allez l’apprendre avec la motivation du monde réel chevillé au corps.

Pour conclure, martelons que ce n’est pas le combien qui importe dans cette affaire, mais plutôt le quoi, et filons ensemble une petite métaphore, bien plus puissante que nos calculatrices : sur notre chemin, les standards ne sont pas une destination, ils sont à peine un cap, ils ne sont même pas une étape… ils font partie du chemin ; non, ils sont le chemin.

Étienne Guéreau

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Les Cendres sur la lande

Nous étions une bonne cinquantaine, réunis en contrebas, sur une petite plage de Carnac où affleurent des rochers, au détour d’un sentier réservé à la randonnée pédestre, jalonné de grandes cheminées de pierre qu’on appelle des fours à varech. Le vent, parfois fort, soufflant depuis le large, charriait des odeurs hivernales d’algues abandonnées sur la grève, agitait la végétation accrochée au sol, atténuait les sons, soulevait les cheveux, les manteaux, séchait très vite les joues humides de larmes que les yeux malmenés par le chagrin et les bourrasques salines évacuaient à intervalle régulier. La sente que nous avions empruntée était boueuse, escarpée, casse-gueule par endroits  ; le chemin du douanier, qui offre ordinairement un raccourci, était alors impraticable, et tout le monde avait dû sacrifier à la balade coutumière de ma tante, itinéraire fétiche qui nous conduisait dans cette partie protégée du littoral. Tout le long de la procession, un soleil radieux nous accompagnait, doux, dispersant une chaleur économe, assez bas dans ce ciel de février traversé de quelques nuages s’effilochant comme de vieux linceuls. Vraiment, c’est la journée idéale, a dit quelqu’un, on ne pouvait pas rêver mieux  !

Car Anne-Marie était une femme solaire.

La mer était assez retirée et des ostréiculteurs au volant de gros engins s’activaient au bord de l’eau à une centaine de mètres. Nous formions une mêlée plutôt décontractée, attendant la suite, guettant l’arrivée des retardataires qui déambulaient maladroitement au bras d’un proche, souvent plus jeune ou simplement plus alerte.

Sur le sable, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, un grand dessin en forme de cœur a été tracé, ourlé de linéaments et d’arabesques très fines, telle une végétation de silice nourrie aux promesses du printemps. Puis, imitant les enfants, nous avons tous ramassé un petit coquillage afin de le disposer sur les contours, donnant aux sillons un beau relief nacré qui me faisait secrètement penser que les constructions spontanées les plus évidentes, les plus sincères, demeurent gorgées d’une beauté que l’art ne pourra jamais que trahir. On se déplaçait autour du symbole avec une prudence, une déférence presque religieuse  ; on redoutait à chaque pas d’écraser une bordure.

Puis Philippe s’est mis au centre du cœur, et a prononcé des mots d’une voix forte, entrecoupée de sanglots, que son masque filtrait, mais que l’on comprenait tout de même, expliquant qu’Anne-Marie souhaitait d’une manière ou d’une autre rester attachée à Carnac, qu’elle avait laissé le soin à ceux qui lui survivrait d’organiser la suite comme bon leur semblait et qu’il avait donc été décidé de répandre ses cendres ici, dans un lieu qu’elle aimait.

Philippe a demandé aux enfants de l’accompagner, et tous ensemble, ils ont gravi un tertre qui les a placés en surplomb, de sorte que chacun, en levant un peu la tête, pouvait suivre la scène sans peine. Lorsque Philippe a sorti de son sac à dos un objet sombre, massif, oblong, et qu’il a commencé à en faire tourner le couvercle, le silence était devenu total. Prise de soubresauts, l’urne a d’abord délivré son contenu avec une sorte d’avarice insolente, puis le gros des cendres a finalement jailli, emporté par le vent, se mêlant peu à peu au sol en une cataracte de poussière fine, rejoignant la lande bretonne qu’elle ne quitterait plus. Après ça, Philippe et ses enfants se sont tous enlacés, à demi courbés, dans une mêlée qui évoquait une étreinte de rugby noble et robuste, un ultime conciliabule, pour dire adieu sans dire un mot, se répéter qu’on tient les uns aux autres, se garantir une aide indéfectible, se projeter à la force d’une embrassade vers l’avenir fade, amputé de l’être aimé.

Le soleil brillait toujours quand nous sommes repartis.


C’est cette cérémonie magnifique, poignante que j’ai voulu retranscrire en musique, en gardant à l’esprit la puissance et la sérénité des éléments, la communion naturelle et presque mystique qui nous unissait ce jour-là. J’ai appelé cette pièce les Cendres sur la lande.

La partition originale est en libre téléchargement ci-dessous.

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Anthems : l’album sur Bandcamp

Tout ça a finalement commencé comme une blague. Un pari un peu fou. J’étais en cours d’harmonie et j’expliquais comment l’analyse d’un thème ramené à son expression la plus simple (la mélodie et les fonctions) permet d’harmoniser n’importe quel morceau. Je ne sais plus comment j’en suis venu à jouer la Marseillaise, mais je me souviens de la tête de mes élèves… Puis quelqu’un a dit : Ce qui serait mortel, c’est de faire un album où tu ne jouerais que des hymnes, comme un tour de force harmonique ! Et voilà, Anthems était né — disons plutôt conçu.

L’idée a patiemment fait son chemin jusqu’à l’enregistrement de ces onze morceaux au Studio de Meudon en 2019 sur le fantastique Fazioli. Le disque devait (devrait ?) sortir sur un label indépendant, mais la crise sanitaire bouleverse les plannings. En attendant que ces pistes soient un jour gravées, je me suis dit qu’il était intéressant de la partager avec mes amis, mes élèves, et plus généralement avec tous les mélomanes curieux qui goûtent les jeux de l’esprit et les gageures musicales.

EG

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Comment aborder l’étude d’un thème?

Un professeur ou un collègue musicien vous a proposé de jouer un nouveau morceau ? Votre premier réflexe est de vous jeter sur le Real Book ? Erreur…

Aborder un morceau inconnu est une étape importante dans la vie d’un musicien. Chaque nouveau thème, chaque nouvelle mélodie vient enrichir un répertoire que l’instrumentiste tend à enrichir le plus possible au fil des années — par pure tradition, dans le jazz. Pourtant, c’est en grande partie de la méthodologie employée que dépend la bonne mémorisation d’un thème. Comment s’y prendre, donc ?

La première chose à faire n’est certainement pas de se jeter sur un Real Book, comme nous l’avons dit, mais bien d’écouter un maximum de versions du standard étudié. Vous êtes sur le point de jouer My Favorite Things, vous avez comme tout le monde la version de John Coltrane et les harmonies envoûtantes de McCoy Tyner dans les oreilles. Mais pouvez-vous dire d’où ce thème provient originellement ? Connaissez-vous la mélodie dans sa forme chantée ? Savez-vous que beaucoup de libertés formelles ont été prises en regard de la comédie musicale ? Ces quelques questions ont pour but de vous faire prendre conscience de l’évidence : il faut toujours faire la généalogie d’une œuvre et retourner à sa version la plus élémentaire, sa version-racine. Ce travail, qui revient en outre à développer sa culture générale, est absolument crucial. Il vous garantira une connaissance précise de la mélodie, posera les jalons harmoniques essentiels et vous permettra de mieux apprécier les trouvailles musicales des artistes qui se sont emparés de ce même thème.

Ainsi la deuxième étape est-elle presque une conséquence de la première : vous devez vous assurer de savoir parfaitement… la mélodie ! Si cette étape vous semble superficielle, faites le test : jouer les notes de n’importe quel morceau sans aucun accompagnement, d’oreille et de mémoire. Avez-vous fait une fausse note ? Plusieurs ? Si c’est le cas, vous devez bien comprendre que la connaissance des intervalles qui composent un exposé mélodique est un préalable à toute entreprise d’harmonisation  et, ce qui ne gâche rien, un excellent ear training.

« Je n’ai jamais possédé un Real Book et j’en suis très fier! »


Fred Hersch

L’étape suivante consiste à ajouter les fondamentales des accords de fonction, et ce, en se passant toujours au maximum de partition. En cas de doute, il faut bien sûr retourner à la chanson et tenter de deviner (voire relever) la trame harmonique élémentaire, en écoutant le bassiste notamment. Dans la foulée, il faut aussi effectuer une analyse succincte : quelle est la forme ? y a-t-il des modulations ? des marches ? des cadences (in)attendues ?


À partir de là, et seulement à partir de là, il peut être intéressant, mais pas du tout obligatoire, de comparer son travail avec une partition. Real Books anciens et nouveaux ; iRealB ; PDF glanés sur le Net : les possibilités sont aujourd’hui immenses. Je n’irai pas jusqu’à singer Fred Hersch qui se vante de n’avoir jamais possédé ni même ouvert un Real Book ! (même si l’anecdote vaut d’être méditée, pour peu qu’on apprécie un tant soit peu les compétences d’un musicien d’un tel calibre) toutefois, je vous invite à beaucoup de prudence quant à la manipulation de ces ouvrages : “pratiques, mais potentiellement handicapants “ résume à peu près mon opinion sur le sujet.

« C’est aussi une excellente idée d’acquérir autant de partitions de grands compositeurs de chansons américaines que vos finances le permettent, ainsi vous pourrez apprendre les paroles et la mélodie exacte. Et j’encourage les élèves pianistes à posséder le Complete Book of Tunes de Theolonious Monk. Je n’ai jamais possédé un Real Book et j’en suis très fier! »

Fred Hersch, Downbeat, september 2012

La dernière étape consiste à proposer, selon ses moyens et son niveau, une harmonisation rudimentaire en utilisant des positions fondamentales. Pas de réharmonisations à ce stade, pas de renversements, pas de conduites de voix. Juste une mélodie clairement exposée et soutenue par une progression harmonique simple et équilibrée. Ce faisant, il est impératif d’analyser le rapport mélodico-harmonique du thème, c’est-à-dire de savoir quelle est la nature de la note exprimée au chant par rapport à l’accord. S’agit-il d’une note de la tétrade ? La composition intègre-t-elle d’emblée des notes d’extensions ? Si oui, lesquelles ? Les grilles et les chiffrages d’accords que vous avez glanés ici ou là sont-ils pertinents, rendent-ils bien compte de ces extensions ? Autant de questions qui vous aideront à structurer votre apprentissage et, plus important, à vous assurer d’une optimale mémorisation de l’œuvre. Soyez certains que cette méthode vous fera gagner un temps précieux ; brûler les étapes, au contraire, vous en ferait perdre et vous exposerait, ce qui est beaucoup plus problématique, à un indésirable trou de mémoire…

Bon courage à tous !

EG